Le blog de Claude Lelievre

Quelles destinations pour les bacheliers professionnels?

Selon Geneviève Fioraso, la ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, « c’est une tuerie d’envoyer les bacs pros à l’université » ( cf Educpros du 11 janvier ). Un détour historique par le moment de la fondation des baccalauréats professionnels et l’évolution limitée qui a eu lieu depuis leur création permet sans doute de mieux comprendre la situation actuelle.

Le 22 mai 1985, au cours de l’émission télévisée « Parlons France », le Premier ministre Laurent Fabius annonce que le gouvernement prépare « une loi-programme sur cinq ans pour l’ enseignement technique ». Il s’agit de favoriser « un gigantesque bond en avant, fondamental pour la modernisation du pays ». Laurent Fabius précise que cette loi permettra la création de nouveaux établissements scolaires, les « lycées professionnels », et la mise en place d’un nouveau baccalauréat, « le baccalauréat professionnel ». La loi-programme prévoit également « l’augmentation de 50% du nombre des instituts universitaires de technologie et la création de plusieurs universités de technologie ». Le Premier ministre indique par ailleurs que l’objectif du gouvernement est d’augmenter le nombre des bacheliers et de porter 80% d’une classe d’âge au niveau du baccalauréat en l’an 2000.
Le 28 mai 1985, le ministre de l’Education nationale Jean-Pierre Chevènement souligne que les « baccalauréats professionnels » sont créés afin de répondre en premier lieu aux besoins de modernisation du pays ( dans le cadre d’une concurrence internationale accrue ) en formant des « ouvriers » de plus en plus qualifiés  « souvent au niveau du baccalauréat, quelquefois à un niveau supérieur encore ». L’objectif premier de cette création n’est donc pas de l’ordre de la promotion sociale.
Le 8 octobre 1985, le ministre précise qu’il s’agit « d’offrir, à l’issue de la classe de troisième, trois voies d’égale dignité » : la voie générale, dans laquelle « peuvent s’engager ceux qui ont les capacités de poursuivre des études aux niveaux les plus élevés de l’Université » ; la voie technologique, «  qui conduira la majorité des jeunes qui s’y engagent vers un niveau de technicien supérieur » ; et la «voie  professionnelle, qui assure, après l’obtention d’une qualification de niveau V, une possibilité de poursuivre la formation jusqu’au niveau du baccalauréat et même vers un niveau plus élevé ».
Il y a donc l’affirmation ( symbolique ) par le titre même de ‘’baccalauréat’’ d’une égalité de dignité, mais non d’un égalité de parcours ( même si, compte tenu de sa ‘’double nature’’, l’obtention du bac permet juridiquement l’entrée à l’Université ).

Depuis sa création , la part des bacheliers professionnels dans l’ensemble des bacheliers a assez régulièrement augmenté et s’est élevée  à 27% en 2011 ( contre 13% en 1995 par exemple ). Par ailleurs, le pourcentage des bacheliers professionnels qui continuent des études dans le supérieur après l’obtention de leur baccalauréat augmente assez régulièrement aussi, et il atteint désormais plus quart des lauréats ( ce qui n’avait pas vraiment été prévu lors de la création des baccalauréats professionnels ).
Environ 7% des détenteurs d’un baccalauréat professionnel continuent des études en université ( hors IUT), 1% en IUT, 8% en STS production, 10% en STS services ( soit 26% en tout ). Mais avec des chances de réussite très différentes. En 2010, la réussite des bacs pros en BTS production a été de l’ordre des deux tiers, et celui des bacs pros en BTS service de près de la moitié. Ce ne sont pas des taux de réussite foncièrement élevés ( loin s’en faut ,en particulier en BTS services ) mais cela vaut quand même la peine de tenter sa chance.
Il n’en va pas du tout de même pour ce qui concerne les taux de réussite pour les 7% de bacheliers professionnels qui tentent « leur chance » en université ( hors IUT ) : elle est extrêmement mince ( « C’est une tuerie de les envoyer à l’université ! » ). Seulement 2,7% des bacheliers professionnels qui se sont inscrits à l’université en 2007 ont obtenu une licence au bout de trois ans ( en 2010 ). Et seulement 4,1% des bacheliers professionnels qui se sont inscrits à l’université en 2006 ont été titulaires d’une licence en 2010 ( en trois ans ou quatre ans, taux de réussite cumulée ).

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Commentaires (3)

  1. benoit

    Si la ministre veut réduire les intitulés de diplômes du supérieur, qu’elle commence d’abord par ceux des STS qui font le doublon de certaines formations d’IUT. L’idée manichéenne suivant laquelle les BAC pro vont aux STS et bac techno aux IUT mérite amplement d’être nuancée. J’ai enseigné en STS et en IUT et je sais que parfois le niveau d’exigence de l’examen national de BTS est beaucoup plus élevé par rapport aux partiels et à l’arbitraire des équipes pédagogiques de l’IUT compte tenu des flux d’entrant et de sortant. Ceci est particulièrement vrai dans les domaines de gestion et d’économie. Réduisons d’abord les doublons entre les BTS et les DUT et tâchons ensuite de mettre les BTS dans le même régime que les IUT. Je ne suis pas sûr que les bac pro réussiraient moins en IUT qu’en BTS. En tous cas c’est mon expérience personnel dans ce domaine qui légitime mon propos. Et sur ce, j’invite la ministre à revoir sa copie.

  2. Sirius

    Cher M. Lelièvre, pourriez-vous répondre à la question que vous posez : quelles destinations pour les bacheliers professionnels ?

  3. amelie

    Au risque de m’attirer les foudres de certains, les bacs pros comme leur nom l’indique devraient conduire directement sur le marché du travail. A l’origine, ils offraient un complément aux cap ou bep et offrent en théorie (référentiels) des postes plus élèvés que ceux de bep, cap (ex: employé de grande surface pour niveau bep-cap, vendeur spécialisé pour bep-cap).Et le risque est qu’à terme, si tous les bacs pros continuent, c’est que ces emplois qui correspondent à ce niveau de formation se retrouvent en manque de personnel ou avec du personnel bac +2, +3 si on augmente les places dans le supérieur (BTS,DUT) pour répondre à la demande des bacs pros. De plus, ce sont les bacs technos qui ont pour vocation première de conduire à des études supérieures courtes. Et, comme il est indiqué dans l’article du Monde, les bacs pros manquent de certaines qualités pour pouvoir poursuivre des études supérieures. D’ailleurs, le taux de réussite en BTS-DUT reste important et les démissions sont nombreuses. La voie professionnelle devrait donc être une voie pour entrer directement dans la vie active, sauf exceptions pour les très bons élèves (plus de 14-15 de moyenne) qui ont une chance de réussir.

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