Réforme du métier ou du « statut » des « enseignants »

Le 18 novembre dernier, le ministre de l’Education nationale Vincent Peillon a indiqué (en annonçant des négociations sur treize dossiers et en installant six premiers groupes de travail) que le métier des enseignants « ne se limitait pas, loin s’en faut, au face à face avec les élèves » mais qu’ « on n’avait jamais été capable de définir quelles étaient dans les obligations de service les missions des enseignants ».Et il avait ajouté à propos des professeurs du secondaire (en référence au fameux  »statut » de 1950) : « j’ouvre un débat lancinant ou récurrent qui n’a jamais réussi à déboucher sur quoi que ce soit ».

 Et pour cause ! Retour sur une (très) longue histoire.

En 1950 il s’agissait de mettre fin à des pratiques diverses au sein des collèges et lycées (en particulier pour les  »décharges »). D’où l’extrême précision des réductions (ou augmentations) de l’horaire hebdomadaire de base selon les effectifs des classes et/ou les niveaux du cursus dans ces décrets du 25 mai 1950.

Ils ne prennent en compte que les horaires d’enseignement pour fixer les maxima de services des professeurs. Ces maxima  »de base » sont fixés à 15 heures hebdomadaires pour les agrégés (dans la continuité d’un mouvement de stabilisation où les horaires des agrégés avaient convergé dès 1892 vers les 15 H d’enseignement hebdomadaire – 14 H à Paris). Et 18H pour les autres, conformément aux 18H d’enseignement hebdomadaire dévolus en principe aux professeurs de collèges communaux dès 1932 (on peut rappeler que la création du CAPES est contemporaine de ces décrets, puisqu’elle date du 1er avril 1950).

Fin 1986, un groupe d’experts de la commission sur l’éducation du PS en liaison avec la direction de la FEN s’oriente vers l’aggiornamento suivant : en échange d’une revalorisation des salaires, la FEN soutiendrait fermement une redéfinition des missions des enseignants, de façon à y intégrer en particulier des tâches d’accompagnement pédagogique et de tutorat. La revalorisation est explicitement liée à la prise en compte d’objectifs nouveaux tels que « la composition de véritables équipes pédagogiques par des enseignants travaillant plus collectivement ».

De son côté, la direction de la FEN place son congrès de La Rochelle sous le mot d’ordre « travailler autrement ». Mais Lionel Jospin , qui devient ministre de l’Education nationale en 1988, ne reprend pas à son compte cette démarche, et met en œuvre la revalorisation sans contrepartie obligée. Selon son directeur de cabinet Olivier Schrameck, Lionel Jospin considérait qu’il fallait d’abord « prendre appui sur un geste de confiance à l’égard des enseignants pour promouvoir une pédagogie nouvelle ». Rien n’est alors réglé en la matière.

 En 1998, le comité d’organisation de la consultation sur les lycées dirigée par Philippe Meirieu propose pour les certifiés une formule dite « 15+4 » (15H d’enseignement et 4H d’activités pédagogiques choisies par chaque enseignant). Le cabinet du ministre Claude Allègre impose de placer le curseur à « 15+3 ». Et, pour que cette proposition ne se traduise pas mécaniquement par l’embauche de professeurs, le cabinet la lie à une réduction, parallèle, de l’horaire lycéen, fixé à 26H de cours au lieu d’une trentaine (cette diminution, pour les lycéens, de l’horaire de cours, devant s’accompagner d’une « augmentation de leur temps d’activités encadrées »). Mais Claude Allègre était déjà en mauvaise posture. Et cela n’alla pas plus loin.

PS : il faut savoir que, actuellement, dans les faits, les horaires hebdomadaires moyens des élèves de collège ainsi que ceux de lycée sont supérieurs de deux heures en France à la moyenne de ceux des pays de l’OCDE

 En octobre 2004, le rapport de la  »commission Thélot indique que « de nombreux enseignants suivent leurs élèves de manière plus individualisée, participent à des évaluations collectives, travaillent en équipe, construisent des relations régulières avec les parents de leurs élèves et divers partenaires éducatifs, assurent des remplacements et se forment. Ces missions sont souvent mal reconnues. Aussi la Commission propose-t-elle que le cadre national de la définition d’un professeur de lycée et collège soit clarifié et qu’à côté du service d’enseignement, les missions relevées ci-dessus soient réglementairement inscrites et reconnues. Cette proposition devrait se traduire par un allongement du temps de présence des enseignants du second degré dans les établissements, par exemple de quatre à huit heures par semaine, à prendre en compte dans leur rémunération ; parce qu’elle transforme la définition du service des enseignants, tout en s’inscrivant dans le prolongement de pratiques existantes mais disséminées, cette proposition s’appliquerait à tous les jeunes recrutés et serait proposée au choix des autres PLC » ( les mises en caractères gras sont celles du texte du rapport d’octobre 2004 de la Commission )

Mais l’intervention du ministre de l’Education nationale François Fillon à l’Assemblée nationale le 16 février 2005 sonne à nouveau le glas d’un aggiornamento possible : « La Commission a suggéré de faire évoluer le métier de professeur en prévoyant que trois heures à six heures [sic] par semaine soient consacrées à l’accompagnement des élèves. Mais l’article 912-1 du code de l’éducation, issu de la loi d’orientation de 1989, inclut déjà ces missions dans celles des enseignants ; et il est ressorti des discussions avec les syndicats que le temps d’enseignement serait inévitablement amputé par cette tâche. Enfin, il est délicat de quantifier cette partie du métier d’enseignant auquel beaucoup consacrent déjà bien plus de trois heures par semaine ». Et l’on en était resté là, sans bruits et sans murmures. Et sans intervention de Benoîst Apparu.

Le ministre de l’Education nationale Vincent Peillon rend ce jeudi ses premiers arbitrages sur la réforme du « métier d’enseignant », essentiellement sur le primaire. C’est une indéniable nouveauté que l’on ne se limite pas à la question du sempiternel « statut des  »enseignants »» (alors qu’il ne s’agit que des « professeurs du secondaire ») lorsqu’il est question du métier des « enseignants », et que l’on commence même par ceux de l’enseignement primaire (« refondation de l’Ecole oblige »). Les premières mesures annoncées porteront en effet essentiellement sur le primaire: sur les directeurs d’école, les Rased (Réseaux d’aide aux élèves en difficulté) et les conseillers pédagogiques.

Pour le secondaire, les discussions vont encore se poursuivre. Les mesures prises seront sans doute modestes dans l’immédiat. Mais de toutes façons, elle devraient être reprises à nouveau frais assez rapidement si l’on en juge par les projets annoncés du Conseil supérieur des programmes (avec notamment la nouvelle centration sur les  »cycles » et une certaine adaptation des programmes et de leurs applications effectives pour chaque établissement, ce qui aurait pour effet de devoir travailler – et de s’organiser –  »autrement » ).

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This entry was posted on Jeudi, décembre 12th, 2013 at 9:32 and is filed under Non classé, refondation de l'Ecole. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

6 Responses to “Réforme du métier ou du « statut » des « enseignants »”

  1. Sirius Says:

    C’est méritoire de soutenir Vincent Peillon. Il en a bien besoin après sa reculade sur les CPGE.
    Juste une question pour éclairer votre point de vue : avez-vous, oui ou non, des responsabilités, formelles ou informelles, dans l’équipe du ministre ?

  2. CPE Says:

    Monsieur Lelievre,

    Pouvez-vous nous faire part de votre point de vue sur l’évolution des Conseiller Principaux d’Éducation en janvier 2014? Allons-nous avoir droit à une classe exceptionnelle apres la hors classe? Allons nous avoir le meme montant pour l’isoe que les certifiés?, allons nous avoir une agrégation?, allons nous devenir membre de l’équipe de direction (ce que nous voulons surtout chez lmes plus jeunes d entre nous et surtout en lycée!!! la réalité du terrain doit être confirmer afin d’afirmer notre rôle au sein des eple et être enfin reconnu ! au sein de la communauté éducative et par les familles !

  3. CPE Says:

    merci à l’avance pour votre réponse et votre aide

  4. Malo Says:

    Intéressant d’apprendre que les textes sacrés de 1950 résultent avant tout d’un encadrement des décharges et non d’une définition des services… Merci encore M. Lelièvre pour tous ces éclaircissements.

    Mais au delà qu’est ce qui pourrait bien placer M.Peillon en posture plus favorable que ces prédécesseurs face à cette forteresse assiégée que constitue la salle des profs dans l’imaginaire de ses occupants ? Face aux réaction attendues ( mais largement surestimées) des forces conservatrices, il manque toujours une volonté politique et un véritable management à ce ministère.
    Et pourtant tout est dit depuis longtemps : on sait ce qu’il faut faire pour changer intelligemment l’Ecole ; Claude Thélot l’a très bien écrit il y a bientôt 10 ans déjà… Nul besoin de débats à n’en plus finir.

    Il est vraiment temps d’en finir avec cette désuète et ridicule définition horaire des services qui, de surcroît, devrait être vécue comme dégradante par des cadres A dit de conception attachés à la réalisation d’une mission et non à l’accomplissement d’un horaire maximum. D’autant que revendiquer un haut niveau de formation et de salaire, comme on le lit maintenant, impliquerait nécessairement un positionnement professionnel autrement plus ambitieux que celui( plus confortable, certes) d’exécutant d’une politique d’Etat qu’on se flatte par ailleurs en permanence de dénigrer sur l’air des moyens insuffisants et du statut en danger.
    Or on ne changera rien au collège (sauf à la marge) sans une présence dans l’établissement découplée des temps de classe ( débarrassons-nous enfin de ces cours de 55′ qui empêchent de penser différemment le temps scolaire ! ) et un investissement dans un véritable collectif au service des élèves.
    Tous les chefs d’établissement partagent peu ou prou ce point de vue ; il serait bon qu’ils soient écoutés.

  5. Réforme du métier ou du « statut » des « enseignants » | Le Blog Education de Christian Says:

    […] Dans cet article , Claude Lelièvre reprend la très longue histoire des tentatives ratées pour modifier le statut des enseignants depuis la mise à plat de … 1950. […]

  6. Claude Lelièvre Says:

    Je n’ai aucune responsabilité dans  »l’équipe du ministre »

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