Le blog de Claude Lelievre

Il n’y a que le néant qui soit neutre

 

« La plus perfide manœuvre du parti clérical, des ennemis de l’école laïque, c’est de la rappeler à ce qu’ils appellent la  »neutralité », et de la condamner par là à n’avoir ni doctrine, ni pensée, ni efficacité intellectuelle et morale. En fait, il n’y a que le néant qui soit neutre […].

 

Rien n’est plus facile que cette sorte de neutralité morte. Il suffit de parcourir la surface des choses et des événements sans essayer de rattacher les faits à des idées, d’en pénétrer le sens, d’en marquer la place […]. Le difficile, au contraire, pour le maître, c’est de sortir de cette neutralité inerte sans manquer à la justice. Le difficile – par exemple – c’est de glorifier la tolérance sans être injuste avec les hommes qui longtemps ont considéré la persécution comme un devoir dans l’intérêt même des âmes à sauver […].

Qu’est-ce à dire ? C’est que la conscience humaine ne s’élève que lentement, douloureusement, à certains sommets. Il convient à l’historien, à l’éducateur, d’être indulgent à ceux qui s’attardèrent dans des préjugés funestes, et de glorifier d’autant plus ceux qui eurent la force de gravir des sommets, de glorifier surtout la beauté même de l’idée.

 

Mais qui ne voit que cet enseignement, où l’équité est faite non d’une sorte d’indifférence, mais de la plus large compréhension, suppose chez le maître une haute et sérieuse culture ?Cette façon d’enseigner l’oblige à un perpétuel effort de pensée, de réflexion, à un enrichissement constant de son propre esprit […]. Mais le sentiment même de cette difficulté sera pour l’instituteur un stimulant admirable à l’étude, au travail, au progrès incessant de l’esprit. La neutralité, au contraire, serait comme une prime à la paresse de l’intelligence, un oreiller commode pour le sommeil de l’esprit ».

 

Jean Jaurès, « Revue de l’enseignement primaire et primaire supérieur », octobre 1908.

 

 

 

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Commentaires (6)

  1. René Bancarel

    Furieusement actuel, merci pour cette publication !

  2. Etudiant

    Furieusement actuel peut-être, sauf que l’accès à l’éducation et à la pensée critique est aujourd’hui moins menacé par le parti clérical que par certains barbus envers lesquels le PS montre une coupable complaisance…

  3. Françoise

    Merci, de nous faire connaître ce très beau texte de Jean Jaurès.

    Oui aujourd’hui la laïcité, l’accès à l’éducation et à la pensée critique, sont menacés par tout extrémisme politique ou religieux.
    Extrémismes qui veulent nous mener par la peur vers la peur de la peur et l’ignorance, pour mieux nous « posséder », nous imposer une seule voie – voix.

    Cette vision de la société tend à nous tirer vers le bas, vers une « neutralité », une indifférence, un individualisme qui nous « détruisent » – qui détruisent notre » vivre en commun »; notre connaissance de l’autre et de nous-mêmes – qui nous anéantissent.

    Je pourrais continuer longtemps mais cela serait hors sujet, je déborde déjà !!!
    Qui vident nos vies de son sens.

  4. Françoise

    Mais Jean Jaurès dit aussi ce qui est difficile pour le maître est de sortir de « cette neutralité inerte sans manquer à la justice »… » d’équité ». Il faut comprendre/savoir/apprendre (il ne s’agit pas là d’accepter!) pourquoi les gens agissent comme ils agissent, croient ce qu’ils croient, pour mieux faire évoluer les choses.
    Cette connaissance et son partage nous permettent de ne pas sombrer dans le néant… et recommencer à l’infini les erreurs que nous reprochons aux autres… C’est tellement plus facile d’être » neutre »…
    Je paraphrase, ça m’aide à comprendre.

  5. Patriat Claude

    Texte éminemment actuel,que cette critique de la neutralité qui pour nous autres, enseignants-chercheurs reste un problème récurrent. De manière ironique, aux étudiants qui mettaient en cause ma neutralité sur tel problème de société, j’assumais cette absence, en lui opposant l’objectivité et disais : la neutralité est à l’objectivité ce que l’impuissance est à la chasteté !

  6. René Bancarel

    @Etudiant : la question n’est pas de savoir de quelle(s) religion(s), de quel(s) religieu(x) nous parlons, mais plus généralement de la tentation de vouloir influencer le contenu des manuels scolaires ou les codes et rites propres à l’école en fonction d’interprétations de la parole divine. Il y a danger quand une religion veut dicter aux athées, ou aux adeptes d’autres croyances, ce qu’ils doivent penser ou, à défaut, leur interdire d’aborder certains sujets. La ruse dénoncée par Jaurès consiste à utiliser le principe de laïcité en son sens le plus étroit pour empêcher l’école de traiter les questions qui fâchent. Cette manœuvre n’est l’apanage d’aucune religion comme l’actualité récente le démontre. D’ailleurs, c’est sans doute pour cette dernière raison que M. Lelièvre a publié ce texte…

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