Pourquoi les « maternelles »?

Pourquoi cette hégémonie historique féminine, mais surtout pas  »féministe » ?

Au commencement il y a les « salles d’asile », qui ne sont nullement au début l’apanage des femmes.

1826 : ouverture à Paris de la première « salle d’asile » par un Comité des Dames réuni à l’initiative de Mme Jules Mallet.
1827 : ouverture à Paris d’une deuxième « salle d’asile » par Jean-Denys Cochin.
1833 : parution du « Manuel des fondateurs et des directeurs des premières écoles de l’enfance, connus sous le nom de salles d’asile » (rédigé par Cochin).
1836 : circulaire du ministre de l’Instruction publique du 8 avril relative à l’organisation des salles d’asile (début du recrutement officiel des maîtres et maîtresses par examen).
1847 : ouverture à Paris d’un « Centre de formation à la direction des salles d’asile », appelé « Ecole maternelle normale » en 1848, puis « Cours pratique » en 1852.

1855 : le triomphe des « soeurs »

Au début du Second Empire, l’Eglise catholique et le gouvernement impérial sont fermement alliés pour remettre de « l’ordre » ( après les journées révolutionnaires de février et juin 1848).
Comme les congrégations enseignantes féminines sont beaucoup plus nombreuses que les congrégations enseignantes masculines, donner plus de rôle aux femmes dans l’espace scolaire ou préscolaire est de nature à favoriser le rôle des congrégations.
Le décret du 31 décembre 1853 autorise les maîtresses à diriger les écoles communes aux enfants des deux sexes (une mesure qui était réclamée par l’Eglise avec insistance).
Et le décret du 21 mars 1855 impose le recrutement exclusif d’un personnel féminin dans les salles d’asile (et la nomination d’une inspectrice générale dans chaque académie).

Des « sœurs » qui sont des « mères »

Les enseignantes congréganistes, comme y insistent explicitement par exemple les « Constitutions du monastère de Port-Royal », se font mères de leurs élèves, « ce qui rendra leur virginité féconde devant Dieu, de qui elles sont leurs épouses ».
Comme l’a souligné l’historienne Martine Sonnet : « l’activité pédagogique résout l’équation impossible entre la figure de la Vierge et celle de la mère. Les enseignantes gardent leur virginité en vivant une maternité sublimé et désincarnée ».

1881 : décret et arrêté du 2 août organisant les « écoles maternelles »

Le monopole des femmes dans l’enseignement pré-élémentaire n’est nullement remis en cause lorsque les Républicains laïques arrivent effectivement au pouvoir. Il ne s’agit certes plus de favoriser les congrégations enseignantes, mais l’image de l’éducatrice qui s’impose pour eux n’est pas si éloignée que cela de celle des religieux.
On peut citer, entre autres, le plus célèbre d’entre eux : « Messieurs, je suis profondément convaincu, quant à moi, de la supériorité naturelle de la femme en matière d’enseignement : cette supériorité, croyez-le bien, se démontrera plus clairement de jour en jour. Il y a des pères qui sont capables de montrer la tendresse, le dévouement, la délicatesse d’une mère. Il y a les pédagogues qui peuvent avoir, et les grands pédagogues ont tous en eux, quelque chose de maternel. Mais enfin la loi générale, c’est que le sentiment maternel est le plus profond ressort de l’éducation » ( Discours de Ferry au congrès pédagogique des instituteurs du 19 avril 1881 ).
Pendant longtemps, l’administration de l’Ecole publique préfère que les institutrices ne se marient pas. « Pour l’institutrice, le célibat est une condition meilleure. Tandis qu’elle trouve dans les soins qu’elle donne à ses élèves une satisfaction aux instincts maternels qui occupent une si large place dans l’âme des femmes, et une consolation à l’isolement du célibat, elle reste indépendante de la volonté d’un mari ». On renoue ici avec la conception qui prévalait déjà pour l’enseignante congréganiste, celle du célibat, de la vocation et du sacrifice. C’est d’ailleurs la conception explicitement développée par Jules Ferry lui-même lors de son discours du 19 avril 1881 : « l’institutrice qui reste fille trouve dans l’éducation des enfants d’autrui la satisfaction de ce sentiment maternel, de ce grand instinct de sacrifice que toute femme porte en elle ».

1972 : décret du 4 juillet relatif aux inspecteurs départementaux de l’Education nationale (fin du recrutement d’un personnel particulier pour les « écoles maternelles »).

1974 : premier secrétariat d’Etat à « l’éducation pré-élémentaire »
1976: suppression de ce secrétariat d’Etat à « l’éducation pré-élémentaire »

 

 

 

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This entry was posted on Vendredi, novembre 28th, 2014 at 9:26 and is filed under Non classé. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

2 Responses to “Pourquoi les « maternelles »?”

  1. Luc Bentz Says:

    Trois remarques rapides.

    (1) Dans l’«ordre» de l’enseignement primaire, les écoles maternelles constituaient de fait un ensemble particulier avec son inspection spécifique (des inspectrices des écoles maternelles — qui constituaient un corps spécifique — aux inspectrices générales). Cela a disparu effectivement avec la création du corps (fusionné) des IDEN (aujourd’hui IEN du premier degré). La mixité des postes n’a pas vraiment été antérieure sauf quelques exceptions individuelles.

    (2) Les postes ont longtemps été genrés, mais pas seulement en maternelle. La séparation des emplois de directeur ou d’adjoint pour les écoles «de garçons» ou «de filles» avec une priorité de nomination pour le genre de référence(tous les hommes candidats pour une école de garçons voyaient ainsi leur candidature examinée avant les femmes, quel que soit le barème, selon un système de « tranches »). En élémentaire, il a ainsi duré à Paris, département qui a sans doute le plus traîné, jusqu’au milieu des années soixante dix.
    Mais en maternelle, ça a duré plus longtemps. De fait, il me semble bien que l’arrivée d’hommes a été le fait de suppléants (avec à l’époque des présupposés-préjugés sur leur incapacité à enseigner parce-que-quand-même-en-maternelle-c’est-plus-du-jeu… ou sur une orientation sexuelle socialement jugée déviante. (On a fait du chemin depuis, sauf la Manif pour tous et quelques caciques réactionnaires…)
    Les conditions de travail conduisaient d’ailleurs à ne pas rendre ces postes attractifs à l’époque où on travaillait à 40 puis 35 par classe en maternelle (en rappelant que les « limitations » ont été d’abord, malgré les pressions hiérarchiques) le résultat de mots d’ordre du SNI (Syndicat national des instituteurs)… y compris la limitation à 30 en 1980 avec les campagnes que nous avons menées et les sanctions financières lourdes pour « service non fait » (Heureusement, Savary vint — et avec lui une négociation plus ouverte).
    J’ai moi-même exercé en grande section, las d’être confiné à un poste de titulaire mobile (ZIL) quand ma toute petite ancienneté ne me permettait pas d’espérer un « poste fixe » en élémentaire. Je ne l’ai pas regretté (malgré la totale absence d’adaptation à l’emploi!)… et je dois dire que ça m’a beaucoup servi pour enseigner en CP ou en cycle 2.

    On a fait (heureusement!) du chemin depuis (sauf naturellement Darcos quand on revoit sa « célèbre » audition au Sénat qui témoignait à la fois d’un grand mépris et d’une profonde méconnaissance de la maternelle et de ses enseignantes et enseignants).

    (3) La question de l’appellation pose toujours problème, mais la chose est compliquée davantage encore quand on cherche une suite :

    – « éducation préscolaire » s’emploie (au Québec notamment) dans un contexte ou ce sont des jardins d’enfants ou structures analogue (or, en France, on tient à l’école maternelle, avec, loin des logiques de « salles d’asile » une demande sociale paradoxale des milieux favorisés pour la scolarisation en maternelle: Antoine Prost a analysé la chose de façon intéressante, comme toujours) ;

    – « école préélémentaire » fait de la maternelle une propédeutique de primaire. On en revient, y compris parce que c’est une entrave à la bonne préparation, justement, de ce qui suit (ne pas confondre efficacité et enseignement précoce).

    Je disais (quand j’y exerçais) que j’étais instituteur d’école « paternelle »… mais ce ne serait pas davantage un substitut admissible!

    Bref l’école maternelle (souhaitons-le-lui, et d’abord pour nos enfants ou petits-enfants) a de l’avenir devant elle. Elle reste (j’aime employer l’expression par taquinerie) une « école fondamentale »… dans cet enseignement fondamental au cours duquel se préparent les acquisitions du socle commun de culture et de compétences (pour citer la formule règlementaire).

  2. Claude Lelièvre Says:

    Merci, cher Luc, pour ce commentaire circonstancié et précieux.

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