Notation sur 20, compositions et prix

« Dans les compositions, chaque copie aura sa note chiffrée de 0 à 20 ». Cette première mention de ce type de notation est solidaire de la question des prix et accessits par le biais des  »compositions ». Elle figure à l’article 21 de l’arrêté du 5 juillet 1890

L’enseignement secondaire public (toujours payant, même après que les écoles communales soient devenues gratuites en 1882) était fréquenté alors presque exclusivement par la bonne bourgeoisie très friande des prix (et à défaut des accessits) pour ses enfants et de l’ostentation des remises de prix (dans un contexte de rivalité exacerbée avec les établissement privés après les lois Ferry). Il convient donc que les prix (et les accessits qui se multiplient) soient attribués de façon incontestable ( »mathématiqument »), d’où des notes chiffrées qui permettent des moyennes et même des moyennes de moyennes (avec  »classement général », par exemple, pour l’attribution du  »prix d’excellence ») en donnant l’impression qu’il existe en quelque sorte une  »unité de compte » puisque ce sont des  »chiffres »(et non pas des  »lettres » qui interdisent en principe l’établissement de moyennes).

C’est cet ensemble (prix, compositions, notation sur 20) qui est remis en cause par le colloque d’Amiens de mars 1968 présidé par Alain Peyrefitte, puis par les dispositions prises par le ministre de l’Education nationale Edgar Faure début 1969. Et cela réussira partiellement : les prix et les compositions (mensuelles ou trimestrielles) vont disparaître définitivement (sauf rares exceptions résiduelles), mais la notation sur 20 (dans le secondaire) persistera d’abord via les classes d’examen (officiellement à partir de 1972) , puis dans l’ensemble du secondaire.

Il y a eu (et il y a certainement encore) des forçats de la notation sur 20 (même au quart de point près) qui ont été encensés par le poète Charles Péguy au début du XXième siècle :« Honneur à ces vieux maîtres de l’Université [c’est à dire, dans le langage de l’époque, aux professeurs du secondaire pour l’essentiel]. Je vois dans les journaux qu’on vient de fonder au lycée Henri IV un prix Georges Edet. Un homme comme lui se travaillait davantage pour savoir si une copie valait douze un quart ou douze et demi et si un élève devait être classé treizième ou ex aequo avec le quatorzième que nos hommes de gouvernement ne paressent pour faire massacrer la valeur d’un corps d’armée dans une expédition coloniale . De tels hommes raisonnaient plus pour classer une copie que nos gouvernements ne déraisonnent pour déclasser un peuple ».

Et pourtant l’arrêté du ministre de l’Instruction publique Léon Bourgeois qui a institué le 5 juillet 1890 « la note chiffrée de 0 à 20 » précisait que « De toutes les manières dont un professeur consciencieux peut perdre son temps et sa peine, la plus évidente n’est-elle pas de passer des heures à relire des copies d’enfants en s’ingéniant à trouver des degrés où il n’y en a point, à mettre en balance, comme s’il s’agissait d’une affaire d’Etat (c’en est une en effet pour les rivaux et quelquefois leurs familles) des mérites qui souvent sont d’ordre différent, et par suite sans commune mesure ? Combien ce temps serait mieux employé en lectures et en travaux personnels par lesquels le professeur renouvellerait sa provision d’idées ; combien même il serait plus utilement donné au repos, source de bonne humeur et de fraîcheur d’esprit ».

Comme quoi un ministre peut être plus raisonnable qu’un poète ou des professeurs

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This entry was posted on Vendredi, décembre 12th, 2014 at 9:58 and is filed under évaluations, examens, sélection. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

6 Responses to “Notation sur 20, compositions et prix”

  1. novice90 Says:

    Bonjour,
    Merci pour ce billet très intéressant.
    Auriez-vous par hasard la référence pour consulter la totalité de l’arrêté dont vous parlez ? Je ne l’ai pas trouvé dans les numérisations du JO par la BNF (en tout cas pas à la date du 5 juillet 1890).
    Merci d’avance,

  2. Claude Lelièvre Says:

    Bulletin administratif de l’Instruction publique, année 18901, supplément au n° 922

  3. Sejan Says:

    Savoureux et instructif!
    Merci.

  4. LobaEduc Says:

    effectivement laisser les enfants sans repère, sans référence, en ne donnant aucune valeur à leur travail, en ne reconnaissant pas le mérite de meilleurs, pour sûr cela va engendrer des citoyens responsables et ayant envie de travailler.
    Nous avons trop longtemps penser comme vous, nous en sommes arrivés à un triste résultat pour nos enfants

  5. Emmanuel LE CLAINCHE Says:

    Pour reconnaître le mérite des meilleurs, il faudrait sans doute définir ce que l’on entend pas le mot « meilleur ». Est-ce celui qui est entré dans un moule standard et qui réussit bien dans ce moule… puis fini parfois par se planter lorsqu’on lui demande d’être autonome ? Pourquoi autant de « meilleurs » se plantent-ils à l’université ? La question est sans doute de s’interroger sur les finalités de l’évaluation et c’est peut-être d’ailleurs le sujet de départ. S’agit-il de classer et dans ce cas la note est faite pour cela et si on la remplace on retrouvera un moyen de classer avec des lettres des couleurs ou des lettres et des signes… ou alors s’agit-il d’évaluer des connaissances et des compétences, d’évaluer des progrès, de les identifier et de les valoriser (tiens, « évaluer » viens de « valeur »… comme « valoriser »), de repérer des difficultés, de tenter d’en diagnostiquer les causes dans le but de proposer une remédiation et tout ceci avec le projet de permettre à chacun de développer au mieux son potentiel sans esprit de compétition mais plutôt dans un esprit de collaboration ? Si le sujet est aussi complexe, c’est peut-être aussi parce que derrière l’évaluation il y a une vision de la société avec des valeurs pas toujours partagées. Étant un « adepte » de la démarche réflexive en apprentissage je suis convaincu qu’on peut responsabiliser beaucoup plus même sans notes, par contre cela suppose un changement de posture, l’acceptation de prendre le temps du changement et un accompagnement des apprenants exigeant.

    Au plaisir d’échanger…

  6. Baron Says:

    Bonjour,
    une question d’histoire : depuis combien de temps les sujets d’examen se nomment sujet ?
    Merci d’avance à vous.

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