L’insoutenable légèreté historique de D. Sallenave

On peut être professeure, écrivaine, membre de l’Académie française et être décidément fâchée avec l’histoire que l’on invoque pour légitimer ses prises de position.

Dans un article au titre péremptoire et non justifié ( « Et la gauche oublia l’école ») paru dans « Le Monde », Danièle Sallenave s’en prend au « grand plan numérique »  annoncé par le président de la République le 6 novembre dernier. Derrière ce plan, se cacherait « la misère de la pensée politique en matière de transmission », et la conclusion coulerait de source : «  à l’heure d’Internet, il est temps de réaffirmer la place éminente du professeur ».

On passera sur la première confusion historique de Danièle Sallenave qui évoque de fait « le plan informatique pour tous »  en le situant non pas en 1985 mais « dans les années 1990 » (quand on n’aime pas, on ne compte pas), pour en venir à ce qui fait de loin le plus question à savoir la durée « multiséculaire de la transmission »  et corrélativement de « la place éminente de l’enseignant » ( comme elle dit, encore une fois, dans cet article).

De nombreux témoignages historiques montrent que ce qui est évoqué par Danièle Sallenave n’est nullement multiséculaire. Dans le cadre limité de ce billet, on n’en prendra pour preuve qu’un seul exemple (mais très significatif), celui du linguiste Michel Bréal (alors professeur au Collège de France et inspecteur de l’enseignement supérieur) dans son ouvrage « Quelques mots sur l’instruction publique en France » paru chez Hachette en 1872, il y a environ un siècle et demi.
« Voyez ce professeur dans sa chaire . Tout en parcourant et en signant les cahiers de correspondance, il fait réciter les leçons. Puis un élève lit les leçons du lendemain . Le professeur distribue ensuite les copies corrigées des jours précédents. Arrive la correction des devoirs : c’est l’exercice principal,qui réclame le temps le plus long. Cette correction terminée, le professeur dicte un devoir à faire ; la dernière demi-heure (sur les deux heures de classe) est employée à traduire la page de latin ou de grec que les élèves ont dû préparer d’avance.
La classe, comme on le voit, contrôle le travail fait à l’étude et fournit pour l’étude de nouveaux matériaux à mette en œuvre. Assurément le professeur exige en classe une certaine somme d’attention et d’activité ; mais personne ne niera que le principal effort se fait à l’étude. C’est là que l’élève exerce son esprit et étend ses connaissances, en faisant les devoirs, en apprenant les leçons, en préparant les auteurs. Quand il vient s’asseoir sur les bancs de la classe, il sait déjà d’avance, il a déjà manié et remanié tous les objets dont on va l’entretenir. C’est tout au plus si les hasards de la correction ou de l’explication fourniront au professeur l’occasion de présenter à l’élève quelque chose de nouveau.
Tous les étrangers qui connaissent nos lycées ou collèges sont frappés de ce caractère singulier de la classe qui a l’air d’être la répétition et la préparation de l’étude. Pour en trouver la raison, l’un des observateurs a cru devoir remonter jusqu’au treizième siècle et jusqu’aux anciens collèges de la Sorbonne. […]. Notre enseignement pivote sur les leçons apprises par cœur et les devoirs écrits ; mais l’échange immédiat des idées entre le professeur et les élèves, le travail fait en commun dans la classe, l’accouchement des esprits par questions et réponses, cela ne se trouve point dans nos lycées, sinon par exception, chez les maîtres qui se dérobent à la règle ».

En réalité, le modèle du type de transmission (et de la place éminente corrélative de l’enseignant) évoqué par Danièle Sallenave ne s’est imposé (pour des raisons et par des voies quelque peu disparates mais sensiblement convergentes) que vers la fin du XIXième siècle et le début du XXème . Et il a été assez sérieusement mis en cause dès la deuxième moité du XXième siècle. Rappeler cela ne tranche pas ipso facto le débat (un débat complexe, difficile et important), loin s’en faut. Mais on devrait laisser de côté dans la discussion  »l’aura » que peut avoir l’évocation d’une réalité historique  »multiséculaire » qui n’a pas eu lieu… Le prétendre est une erreur (quand on ne sait pas) ou une faute (quand on sait, mais que l’on persiste à le faire accroire).

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This entry was posted on Jeudi, janvier 1st, 2015 at 18:24 and is filed under collège, lycée, Non classé, refondation de l'Ecole. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

5 Responses to “L’insoutenable légèreté historique de D. Sallenave”

  1. Loop Says:

    Le « on n’en prendra pour preuve qu’un seul exemple » est d’usage, certes. Sur le fond de cette opposition entre personnes, soyons clairs d’emblée : il ne m’intéresse pas. En revanche, rejeter, sur une telle base, un billet… L’article était bien plus vaste, oh … mais c’est signifiant !

    Monsieur « je peux sauter à grands cris », n’y a-t-il jamais un instant où la honte vous étreint ?

  2. matthieu-cisel Says:

    Ce qui me fait le plus rire dans ce débat, c’est qu’on fasse l’amalgame entre transmission du savoir et présence dans la pièce. J’entends souvent que l’on ne peut pas apprendre sans professeur en face de soi.

    C’est ce que je nomme la théorie de la diffusion thermique du savoir. Le savoir rayonne à partir du point central qu’est l’enseignant, l’efficacité du processus de transmission des connaissances étant inversement proportionnel à la distance au sachant (ce qui expliquerait au passage pourquoi les gens qui sont au fond près du radiateur apprennent moins bien que ceux qui s’assoient au premier rang).

  3. Bruno Devauchelle Says:

    Lisez le livre « Nous, on aime pas lire » de Danièle Sallenave et vous y trouverez ses conceptions de l’enseignement scolaire.
    Un livre que je n’ai pas du tout apprécié car il confond expérience personnelle et vérité universelle. Or comme Madame Sallenave est « autorisée » son propos a un retentissement que je trouve bien supérieur à la qualité de son écrit.
    C’est dans le même veine que ce que la critique que nous propose Claude Lelièvre qui tente de nous rappeler les dangers de l’amnésie en éducation…

  4. Un praticien Says:

    Monsieur Lelièvre, mais que tentez-vous de défendre là, à la Bégaudeau ! Depuis combien de temps n’avez-vous pas vu un élève ? Il n’y a pas besoin de conduire pour connaître les risques de la route, ni d’avoir le nez sur le guidon pour percevoir les dangers afférents à la conduite. Néanmoins, à partir d’un certain âge, ne serait-il pas pertinent de repasser une attestation pour se représenter en moniteur ? Juste une petite immersion d’un seul petit trimestre dans un collège récemment « déclassé »… Histoire de s’enrichir !

  5. Zou Says:

    Michel Bréal ne décrit-il pas « la classe inversée » qui semble désormais la panacée ?

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