Par coeur ou par le coeur? L’effort ou le  »charme »?

Pour l’historien Ernest Lavisse (l’auteur des célèbres manuels d’histoire de l’école communale sous la troisième République) la réponse est sans appel : « l’histoire ne s’apprend pas par cœur, mais par le cœur » (article « histoire » dans « le Dictionnaire pédagogique » dirigé par Ferdinand Buisson, paru en 1887).

Dans l’introduction de son premier manuel d’histoire pour le cours élémentaire, Ernest Lavisse précise : « il faut se garder de charger la mémoire des enfants, si l’on veut que l’imagination garde sa fraîcheur et son activité […] ; la leçon est toujours très courte ; elle comprend un texte de quelques lignes : voilà pour la mémoire ; un récit et une gravure : voilà pour l’imagination » . Il s’agit de « faire voir » ; il s’ agit de suivre « la méthode intuitive » au sens étymologique de « intuitio » (la vue), et de privilégier l’imagination ou la mémoire visuelles. Et dans son article du « Dictionnaire pédagogique », Ernest Lavisse conseille de se fonder sur l’imagination des enfants en « la charmant par des peintures et par des récits ».

On est au rebours du « par cœur  », de l’apologie de « l’effort » encensé par certains avec ostentation ces temps ci (et rapportés par la plupart d’entre eux à la soi-disant bonne tradition de l’Ecole républicaine). Chacun reconnaîtra les  »intellectuels » semi-savants qui en sont là, qui sont à la manœuvre.

On notera aussi que sur le site du « collectif Racine » (très proche du Front national, et de Marine Le Pen en particulier) un texte paru tout récemment (le 24 avril) stigmatise à sa façon les programmes présentés par le Conseil supérieur des programmes : « les exercices répétitifs et l’apprentissage des leçons par cœur (grâce auxquels les Hussards noirs du dernier siècle amenèrent des petits Bretons ou Marseillais à une maîtrise dont on n’oserait plus rêver aujourd’hui) sont à éviter . Toujours cette vieille idée que les règles sont une souffrance insupportable […]. La leçon d’orthographe ou de grammaire doit être exceptionnelle, car elle ne fait pas  »sens » pour les élèves (vieille marotte des pédagogistes qui revient régulièrement dans les programmes depuis 20 ans) ».

En contrepoint, on notera pour finir cette recommandation d’un autre grand fondateur de l’Ecole républicaine, Jules Ferry,  au Congrès pédagogique des directeurs d’écoles normales et des inspecteurs primaires du 2 avril 1880 : « Ce que nous vous demandons à tous, c’est de faire des hommes avant de faire des grammairiens ! Développez donc de préférence chez vos élèves la culture générale […]. Oui, vous avez compris qu’il faut dans les programmes réduire la part des matières qui y tiennent une place excessive ; vous avez compris qu’aux anciens procédés , qui consument tant de temps en vain, à la vieille méthode grammaticale, à la dictée – à l’abus de la dictée – , il faut substituer un enseignement plus libre, plus vivant et plus substantiel ».

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This entry was posted on Mercredi, avril 29th, 2015 at 11:12 and is filed under refondation de l'Ecole. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

One Response to “Par coeur ou par le coeur? L’effort ou le  »charme »?”

  1. Curieux Says:

    Bravo Monsieur Lelièvre ! Je suis prêt à militer avec vous pour le remplacement de tous les manuels d’Histoire du primaire par des réimpression du Lavisse. Il faut cesser de bourrer le mou de nos enfants avec des contenus sclérosants, et rétablir la fraîcheur de l’Histoire par les belles histoires.

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