Non, VGE, le « collège unique » n’a pas été conçu comme « l’antichambre du lycée »

Contrairement à ce qu’affirme actuellement son principal promoteur, l’ex-président de la République Valéry Giscard d’Estaing, le «collège unique» n’a pas été conçu initialement comme cela, et en particulier par lui. Cela en dit long sur les revirements ou régressions en cours à droite…

Dans une interview parue dans «Le Monde» du 19 juin, VGE vient de déclarer en effet que «le collège unique tel que je l’ai pensé […] n’a pas été conçu , quoi qu’on en dise aujourd’hui, comme une annexe du premier degré, mais bien comme l’antichambre du lycée. La même antichambre pour tous» . Selon lui la réforme en cours serait «rétrograde» car elle penserait d’abord aux élèves en difficulté :  Le convoi doit être guidé par les meilleurs, les plus talentueux, pas par ceux qui sont à la peine […]. Mon intention n’a jamais été d’abandonner les élèves les plus fragiles, mais de constituer des groupes au sein du collège unique pour que les meilleurs élèves tirent vers le haut les autres»

Pourtant, dans une tribune parue dans «Le Monde» du 21 octobre 1993, le ministre de l’Education nationale de VGE – René Haby- a  tenu à faire valoir que «la formule même de collège unique a été inventée et utilisée pour la première fois, en 1975, par le Président de la République Valéry Giscard d’Estaing» tout en précisant qu’il s’agissait de «proposer à tous les jeunes Français de suivre ensemble un ‘’ tronc commun ‘’ de formation, prolongeant et élevant celle de l’école primaire, une action socialement très volontariste » (en réponse à l’aphorisme proféré cette année-là par le ministre de l’Education nationale François Bayrou : «collège unique, collège inique»).

En réalité, Valéry Giscard d’Estgaing a posé la question, dès le début, dans le cadre de la scolarité obligatoire et même – plus fondamentalement- de l’instruction obligatoire . Dès le 25 juillet 1974, à sa première réunion de presse à l’Elysée, le nouveau président de la République a tracé les perspectives essentielles : «Le premier objectif, c’est l’élévation du niveau de connaissance et de culture de tous les Français [ …]. On peut se poser la question de savoir si, à côté de l’obligation de scolarité jusqu’à seize ans, il ne faudrait pas imaginer une autre obligation qui serait de donner à chaque Française et à chaque Français un savoir minimal».

Valéry Giscard d’Estaing a fait preuve, durant un certain temps, d’une forte détermination, comme en témoignent plusieurs compte-rendus de conseils présidentiels ou de conseils des ministres que l’on peut consulter aux Archives nationales.

Par exemple, lors du conseil restreint du 7 février 1975, le Président prend soin de revenir sur l’idée avancée en 1974 et il insiste à nouveau sur ce qu’il estime essentiel : «L’originalité de cette réforme, c’est le collège pour tous les Français ; c’est le seul bien commun de tous les Français : le savoir minimum des Français». Le 15 juin 1976, il est décidé qu’il s’agit de définir ce que doit être « le savoir minimum des Français à l’issue du collège». On aboutit ainsi à la publication d’une brochure (après sa présentation le 2 mars 1977 en conseil des ministres) intitulée « Savoir et savoirs-faire à l’issue de la scolarité obligatoire» Le titre même répond en principe clairement à la demande présidentielle. Le texte définit en effet «un contenu commun appelé à être acquis, éventuellement au travers de pédagogies différenciées, par tous les jeunes ayant parcouru les cycles complets de la scolarité obligatoire».

Le 3 avril 1981, à Paris, lors de sa deuxième campagne présidentielle ( et devant les animateurs de ses comités de soutien ), VGE n’hésite pas à affirmer qu’il a voulu le collège unique dans un but d’unité nationale . «Il manque aujourd’hui, dit-il, une culture commune aux Français. Il faut reconstruire l’unité culturelle de la France : faire un grand effort d’éducation et un grand effort de culture. C’est le système éducatif du siècle dernier qui avait assuré l’unité culturelle de la France. Mais aujourd’hui la France a cessé d’avoir une culture commune, et l’une des grandes tâches à venir sera que le système éducatif rende aux Français leur unité culturell

Finalement le« collège unique » n’a donc pu être fondé à partir de ce qui était son principe et son ambition. C’est d’ailleurs le diagnostic que Valéry Giscard d’Estaing avait été amené à faire lors d’une interview dans le «Monde» du 26 avril 2001 : «Tout le monde devait aller au collège, et tous les collèges devaient être les mêmes. Dans mon esprit, ceci devait s’accompagner d’une réflexion sur la définition de ce savoir commun qui devait être identique. Cette réflexion n’a pas été poursuivie, et cette partie de la réforme n’a pas été traitée depuis. Il n’y a pas eu ce travail sur la définition du savoir de base […]. Le débat doit se concentrer sur cette question : quels savoirs donner à cet ensemble de jeunes qui constituent un acquis culturel commun ? On n’a guère avancé depuis vingt-cinq ans. Au lieu d’avoir rabattu tout l’enseignement des collèges vers l’enseignement général, les rapprochant des classes de la 6° à la 3° des lycées d’autrefois, en un peu dégradé, il aurait mieux valu en faire une nouvelle étape de la construction du cycle scolaire».

C’était un bon diagnostic. Et il aurait du s’y tenir, au lieu de brouiller les pistes comme il le fait actuellement, au moment même où ce qu’il préconisait paraît enfin à l’ordre du jour (notamment pour ce qui a trait aux programmes de la scolarité obligatoire, en discussion).

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This entry was posted on Vendredi, juin 19th, 2015 at 18:54 and is filed under collège, refondation de l'Ecole. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

4 Responses to “Non, VGE, le « collège unique » n’a pas été conçu comme « l’antichambre du lycée »”

  1. Jean-Pierre Bernajuzan Says:

    Merci Mr Lelièvre,

    ces précisions « historiques » permettent de replacer les termes de la réalité des choses, en même temps que celle du débat.
    À mon avis, c’est l’histoire qui donne le sens des choses, beaucoup mieux que la philosophie, parce que ce sens est construit, se construit, au fur et à mesure du temps qui passe, des actions engagées, des débats qu’il suscite… C’est l’histoire qui peut retracer le chemin de la construction de ce sens, et ainsi nous rendre le sens du temps présent. Alors que la philosophie a tendance à essentialiser ce sens en l’arrêtant, en le figeant à moment donné.

    Dans tous les domaines, lorsqu’on découvre la genèse des valeurs, concepts, etc. on se rend compte que le sens qu’on leur donnait était très loin de celui de l’origine… !
    Ces mises en perspectives historiques ne doivent pas seulement ni principalement servir à « moucher » tel ou tel intervenants.

    JPB

  2. jobard Says:

    suivre actualité en tant qu’étudiante ESPE

  3. Martin Says:

    Ca commence à bien faire cette manière de ne pas dire les choses comme elles sont: la vérité sur VGE et ses réformes pour une « société libérale (en état de décomposition) avancée ». Les choses sont pourtant très simples.

    VGE était une tête d’oeuf et un grand bourgeois excessivement snob, prétentieux et sans aucun principe. Il était ambitieux et voulait diriger mais n’avait aucune compréhension pour le peuple français, son enracinement, ses traditions, son conservatisme. Il a tout bradé sans aucun état d’âme.

    Au fond de lui-même il était plutôt conservateur. Par exemple il n’était pas du tout intéressé par l’abolition de la peine de mort. Il a refusé la grâce à un condamné dans le dossier duquel subsistait pourtant un doute. (Le pullover rouge).

    Donc, l’avortement, le tronc commun (réforme Haby), le regroupement familial et toutes ces réformes qui ont précipité la décadence de la France, si ça n’avait tenu qu’à lui, il s’en serait bien passé.

    S’il n’avait pas subi des pressions, auxquelles il a cédé d’un coeur léger juste pour accéder au pouvoir, il aurait probablement gouverné comme Guizot.

    La vérité, la voilà: en 1981 il savait que son élection se jouerait à un cheveu. Il a été approché par les loges qui lui ont dit: On n’est pas encore tout à fait d’accord avec Mitterrand et les cocos. En plus Mitterrand est un ancien de Vichy. Si vous voulez on peut vous faire élire mais on pose nos conditions:

    1. Avortement
    2. Tronc commun (réforme Haby)
    3. Regroupement familial (pour briser la France blanche, catholique)

    Alors le gandin aux gants jaunes, le grand bourgeois, le snob a promis, des deux pieds des deux mains. Il a été élu et il a commencé la démolition.

    Pour la déconstruction de la souveraineté française, là je pense qu’on n’a pas eu besoin de le pousser. Il a fait ça par conviction. Il était convaincu que la France avait fait son temps, qu’il s’agissait de faire des Etats-Unis d’Europe.

    Il a vraiment mérité sa défaite de 1981. L’histoire le jugera TRES sévèrement.

  4. François Says:

    @ Martin
    Le collège unique était explicitement prévu à la Libération dans le plan Langevin-Wallon (tous deux communistes).

    Dans les années 70, les intellectuels français étaient pratiquement tous de gauche (seule exception importante : Raymond Aron, objet régulier pour cette raison de quolibets dans les médias). Parmi ces intellectuels de gauche, bon nombre de communistes ou sympathisants (qui se disaient alors « pacifistes »). Si vous les critiquiez, vous étiez « un chien » (dixit J.P. Sartre).

    C’est sous l’influence de cette pensée dominante que VGE (qui voulait qu’on le considère comme un intellectuel, alors qu’il avait choisi un autre métier) a pris les mesures que vous citez.

    PS. La peine de mort, c’est sous la pression des personnels pénitentiaires dont un des leurs venait de se faire assassiner qu’il a finalement accepté de la mettre en application.

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