Le blog de Claude Lelievre

Les étranges débuts d’une école normale supérieure

La loi du 26 juillet 1881 crée l’ENS de Sèvres. Elle sera la matrice du corps des professeures du secondaire public féminin. Il s’agit de « donner un sexe » à l’enseignement secondaire des jeunes filles.

Selon Camille Sée, le promoteur de la loi instituant l’enseignement secondaire public féminin votée en décembre 1880, « ce n’est pas un préjugé, c’est la nature elle-même qui renferme les femmes dans le cercle de famille. Il est de leur intérêt, du nôtre, de l’intérêt de la société toute entière, qu’elles demeurent au foyer domestique. Les écoles qu’il s’agit de fonder ont pour but, non de les arracher à leur vocation naturelle, mais de les rendre plus capables de remplir les devoirs d’épouse, de mère et de maîtresse de maison ». Et comme les hommes fréquentant l’enseignement secondaire ont droit, eux, à la culture classique, Camille Sée énonce le maître mot de son action éducative en latin : « Virgines futuras vivorum matres republica educat ! » (la République instruit les vierges, futures mères des hommes)..

En principe, l’enseignement secondaire féminin ne doit pas déboucher sur une insertion professionnelle. Mais il existe une exception manifeste , car le secondaire féminin doit être le vivier où se recrutent précisément son encadrement, ses enseignantes, puisque la formation d’un corps enseignant féminin spécifique est une condition fondamentale du succès du secondaire public féminin face aux congrégations enseignantes en même temps qu’une assurance pour qu’il ait bien le caractère spécifique attendu.

Cela induit un paradoxe notoire. Le modèle des maisons religieuses (avec leurs internats obligatoires) est délibérément choisi contre celui des institutions privées laïques (reposant sur l’externat), comme le précise le rapport de la commission sénatoriale portant sur le projet de loi de création de l’ENS de jeunes filles : « Une école normale ne vaut que par la discipline qui y règne et qui peut seule préparer les maîtresses à la vie austère du professorat qui doit être la leur. Il importe donc d’en écarter avec soin tout ce qui pourrait altérer le caractère de recueillement indispensable à ce noviciat laïque ».

Et une ancienne sévrienne célèbre, Marguerite Aron, précise le trait au début du XX° siècle : « Un couvent laïque. Oui, c’est bien la vieille tradition ecclésiastique qui pèse encore sur nous. Elle voulait – dans son ascétisme originel – que l’éducation des enfants soit confiée à des femmes vivant à part du siècle et ignorant ses infirmités ; et maintenant encore, une jeune femme, qui sort seule, se promène, voyage, va au théâtre, s’habille bien, converse ouvertement avec des hommes, scandalise les convictions éducatives de la bourgeoisie française. Par soumission, par dévouement à leur tâche , la plupart d’entre nous ont pris le parti de la prudence – qui fut parfois celui de la pruderie – et sont demeurées à quarante-cinq ans des ingénues surannées » ( « Journal d’une Sévrienne », Alcan, 1912). La plupart des enseignantes du secondaire féminin restent alors célibataires, à l’imitation des sœurs des collèges catholiques.

Le nouveau corps enseignant féminin est mis en place, au plus haut niveau, par la création de l’école normale supérieure de filles de Sèvres et par l’institution d’agrégations féminines. Il n’y a évidemment pas fusion, ni même initialement égalité véritable entre ce corps et celui des lycées de garçons. Les diplômes des uns et des autres ne sont pas du même ordre : on entre à l’ENS de jeunes gens de la rue d’Ulm avec le baccalauréat, à l’ENS de Sèvres avec le brevet supérieur puis le diplôme de fin d’études secondaires. Les agrégations féminines sont moins nombreuses et moins spécialisées que celles des hommes ; elles sont longtemps considérées comme étant d’un niveau inférieur.

Le plus remarquable sans doute est qu’il s’agit, dans la mesure du possible, de donner « un sexe aux activités intellectuelles » des agrégées, en particulier celles de lettres : « elles enseigneront en femmes les doctrines les plus nobles ; elles donneront un sexe aux analyses morales, plus fines et plus ingénieuses » (Eugène Manuel, président du jury de l’agrégation féminine de lettres, 1885).

Il faut prendre la mesure de la prégnance du modèle de cette différenciation sexuée des enseignements et des enseignants (même au plus haut niveau), et qui durera.

Un seul exemple, très significatif. En 1907, on n’hésite pas à poser encore le problème suivant au concours de l’agrégation féminine de lettres : «  Y a-t-il des enseignements, parmi ceux qui conviennent aux deux sexes, qu’il faille présenter aux jeunes filles autrement qu’aux jeunes hommes et, pour ainsi dire, féminiser ? ».

Le commentaire de l’épreuve est assuré par Gabriel Compayré (l’un des grands idéologues et pédagogues de l’Ecole républicaine), président du jury : « Il s’agissait de savoir quelle orientation il convient de donner aux études féminines, et si la même forme d’instruction convient aux deux sexes, comme le pensent les partisans de la coéducation ou des coenseignements […]. Les meilleures copies étaient celles où, avec finesse et perspicacité, on a montré que l’égalité n’excluait pas toute différence ; que les matières de l’enseignement pouvaient être les mêmes et les formes varier ; que , sans en amoindrir la substance, il y avait la manière de les présenter ; qu’il fallait tenir compte des aptitudes physiques ou intellectuelles de la femme, et de sa destination dans la vie, de son rôle familial et social ; et enfin qu’il était possible de ‘’féminiser’’ les études sans les ‘’efféminer’’ ».

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Commentaire (1)

  1. Rudi Delorme

    Mais le modèle de l’institution ecclésiastique (du couvent) ne s’appliquait-il pas aussi, à l’époque, aux collègues masculines de ces jeunes filles, à l’Ecole normale supérieure d’Ulm ? Il suffit de lire quelques mémoires d’anciens élèves pour y trouver des structures assez similaires. il est vrai que la localisation, au coeur du Quartier Latin, ouvrait cependant d’autres possibilités de fuite et de distractions que Sèvres…

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