Non aux dictées en forme de casse-tête chinois!

C’est ce que disait Jules Ferry en 1880 : « A la dictée – à l’abus de la dictée – il faut substituer un enseignement plus libre […] Epargnons ce temps si précieux qu’on dépense trop souvent dans les vétilles de l’orthographe, dans les pièges de la dictée, qui font de cet exercice une manière de tour de force et une espèce de casse-tête chinois ».

En 1905, le grand grammairien Ferdinand Brunot va encore plus loin dans une « Lettre ouverte au ministre de l’Instruction publique à propos de la réforme de l’orthographe ».  « Si en effet il y a aujourd’hui une question orthographique vraiment digne d’attention , c’est qu’elle intéresse la totalité des enfants de France; c’est devenu une question d’ordre public. A vrai dire, l’enseignement de l’orthographe a d’autres défaveurs que d’être encombrant. Comme tout y est illogique, contradictoire, que, à peu près seule, la mémoire visuelle s’y exerce, il oblitère la faculté de raisonnement, pour tout dire il abétit..Il a le vice énorme d’incliner plus encore vers l’obéissance irraisonnée. Pourquoi faut-il deux p à apparaître et un seul à apaiser, il n’y a d’autre réponse que celle-ci: parce que cela est. Et comme les ukases de ce genre se répètent chaque jour, ce catéchisme prépare et habitue à la croyance, au dogme qu’on ne raisonne pas, à la soumission sans contrôle et sans critique. C’est pourtant d’un autre côté, n’est-ce pas, que l’Ecole républicaine entend conduire les esprits? ».

Las, trois fois hélas ! Chaque fois qu’a été tenté une réforme de l’orthographe (le plus souvent d’ailleurs fort limitée), cela a été pour l’essentiel un échec en raison des mobilisations adverses déchaînées. On peut en prendre pour exemple ce qu’il s’est passé il y a un quart de siècle, en 1990.

En décembre 1989, le rapport du groupe de travail présidé par Maurice Druon (secrétaire perpétuel de l’Académie française) et auquel participe des personnalités aussi diverses que Bernard Pivot, Tahar Ben Jelloun ou Pierre Perret est publié après avoir « reçu un avis favorable de l’Académie française à l’unanimité ». Mais certains des Académiciens qui n’étaient pas présents à cette séance se réveillent, ainsi que d’autres personnalités qui déterrent la hache de guerre. : « mobilisation », « offensive », « résistance ».

Alain Peyrefitte, accompagné par d’autres Académiciens, désapprouve la réforme défendue par le groupe de Maurice Druon.

Une association baptisée « Le français libre » et présidée par un certain François Bayrou voit le jour. Elle réunit aussi des personnalités diverses telles que Michel Tournier, Cavanna, Bernard-Henri Lévy, Alphonse Boudard, Robert Sabatier ou Alain Finkielkraut. Et elle appelle à la résistance contre les simplifications proposées. 

Comme si cela ne suffisait pas, un « Comité Robespierre » est créé où l’on trouve le professeur Léon Schwartzenberg, l’avocat Jacques Vergès et le dessinateur Georges Wolinski unis pour exiger « la guillotine morale du mépris contre les technocrates sans âme et sans pensée qui ont osé profaner notre langue ».

Selon un sondage Ipsos paru dans le mensuel « Lire » de mars 1989, les trois-quarts des Français pensent qu’ « il est possible de retoucher l’orthographe pour en supprimer quelques bizarreries et absurdités », mais les trois-quarts d’entre eux également considèrent qu’il est « impossible de réformer l’orthographe sans dénaturer la langue française ».

Dans ces conditions, les dictées en forme de casse-tête chinois risquent encore d’avoir de beaux jours devant elles…

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