Le blog de Claude Lelievre

La Marseillaise: nous voilà (avec le Maréchal!), ou nous voici!

Nous voilà, avec la Marseillaise qui a accompagné « Maréchal, nous voilà !» durant l’Occupation et l’Etat français ? Ou bien, nous voici, avec la « Marseillaise » républicaine, celle de la Résistance et de la Libération ?

Pour en venir tout de suite à l’histoire récente, on peut partir du (re)commencement de l’enseignement de la « Marseillaise » à l’école primaire en 1985 avec le souvenir marquant dans les médias du ministre de l’Education nationale Jean-Pierre Chévènement à ce sujet. Dans les programmes du primaire (arrêté du 15 mai 1985), ce fut beaucoup plus modeste : un simple mot dans l’une des lignes du programme d’instruction civique du…cours préparatoire : « les symboles de la République : Marianne, le drapeau tricolore, la Marseillaise, le 14 juillet ».

Quelque temps après l’épisode de sifflets contre la « Marseillaise » lors d’un match de football au Stade de France, il est instauré -dans le cadre d’une « loi d’orientation et de programmation pour la sécurité intérieure » votée le 18 mars 2003 – une amende de 7500 euros en cas d’insulte publique à l’hymne national. A la rentrée 2002, le ministre de l’Education nationale Jack Lang avait fait diffuser dans les établissements scolaires un livre-CD sur les différentes versions de la «Marseillaise ».

Fin février 2005, lors de l’examen par l’Assemblée nationale du projet de loi d’orientation sur l’Ecole présenté par le ministre de l’Education nationale François Fillon, un amendement présenté par Jérôme Rivière rendant obligatoire l’apprentissage de l’hymne national est adopté (François Fillon s’en remettant à la « sagesse » des parlementaires). L’article 15 de la loi Fillon prévoit « l’apprentissage obligatoire de l’hymne national et de son histoire »

Selon Jérome Rivière, « ce qu’exige la loi, c’est non pas d’apprendre La Marseillaise par cœur, mais de l’enseigner […]. Il ne s’agit pas, chaque matin, de mettre les enfants en rang par deux dans la cour de l’école pour chanter La Marseillaise. L’école a un rôle primordial dans la transmission des valeurs de la République. Il est donc normal d’enseigner l’hymne national qui les exalte, de redire quelles sont ces valeurs […] L’école de la République doit parler des raisons qui font que nous vivons ensemble. L’enseignement de La Marseillaise permet, en partie, de répondre à l’enjeu de l’assimilation des populations extérieures sur le territoire national. L’hymne national est un moment fort de ralliement qui marque que nous adhérons tous à un modèle de société. D’ailleurs pas une seule main ne s’est levée dans l’Hémicycle pour s’opposer au vote de cet amendement. La Marseillaise, c’est l’inverse de  »Maréchal, nous voilà ‘‘».

Sans doute. Mais « La Marseillaise » a pourtant accompagné le chant pétainiste « Maréchal nous voilà ! ». Pas toute la « Marseillaise » certes. Car, durant cette période, deux couplets ont été généralement privilégiés : le premier, et le sixième (« Amour sacré de la patrie ») . Et deux autres couplets ( les plus  »républicains ») ont été tout à fait censurés (mais ce ne sont pas automatiquement les plus connus, et surtout les plus aisés à comprendre pour les élèves) :
Couplet 2
Que veut cette horde d’esclaves,
De traîtres, de rois conjurés ?
Pour qui ces ignobles entraves,
Ces fers dès longtemps préparés ? (bis)
Français, pour nous, ah ! quel outrage !
Quels transports il doit exciter !
C’est nous qu’on ose méditer
De rendre à l’antique esclavage !
Refrain
Couplet 3
Quoi ! des cohortes étrangères
Feraient la loi dans nos foyers !
Quoi ! ces phalanges mercenaires
Terrasseraient nos fiers guerriers ! (bis)
Grand Dieu ! par des mains enchaînées
Nos fronts sous le joug se ploieraient
De vils despotes deviendraient
Les maîtres de nos destinées !
Quant au couplet 1 (qui ne gênait pas le Maréchal), il est loin d’aller de soi ; et les explications ne seront sans doute pas si faciles que cela à établir et à faire partager. Avec «Allons enfants de la patrie!»: d’emblée, la communauté nationale est présentée comme une famille. Certes, le danger est politiquement identifié: c’est la tyrannie, illustrée par une image: «Contre nous de la tyrannie l’étendard sanglant est levé». Pas moins, pas plus: les objectifs politiques de l’agression menée contre la France par les monarchies européennes en 1792 ne sont indiqués que par un seul mot dans toute la première strophe: «tyrannie» (auquel le refrain répond par son antidote: «citoyens»). Puis vient une image rurale: «Entendez-vous dans les campagnes mugir ces féroces soldats?» «Mugir», «féroces»: ils sont comme des bêtes. «Ils viennent jusque dans vos bras»: l’invasion est dépeinte comme une effraction au plus proche de notre intimité. «Egorger vos fils, vos compagnes»! . L’imaginaire est convoqué pour dépeindre les ennemis comme des égorgeurs d’enfants et de femmes ; ce qui fait que l’appel à la guerre citoyenne apparaît finalement comme un traditionnel appel à la vendetta. Et le refrain conclut: «Qu’un sang impur abreuve nos sillons»: l’intention prêtée à ces ennemis bestiaux d’égorger vos fils et vos compagnes vous autorise (selon une loi du talion implicite) à les saigner à leur tour comme des bêtes… (selon une libre reprise d’un texte de Joëlle Martine paru dans « Libération » le 13 juillet 1998).

Bon, il y a du boulot (comme y invite l’appel d’offres et d’iniatives que vient de faire la ministre de l’Education nationale Najat Vallaud Belkacem) si l’on veut faire face avec réflexion , sans céder aux réflexes primaires.

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Commentaires (3)

  1. B. Girard
  2. Jean Agnès

    Difficile de faire face.

    C’est écrasant, à tous niveaux.

    D’autres manifestations du rouleau compresseur se développent dans les hautes sphères…tombées bien bas.

    J.A.

  3. Yves Epelboin

    Je pense qu’il y a une erreur d’interprétation sur la phrase « Qu’un sang impur… ». Le sang impur est celui des citoyens, par opposition à ce qu’on dénommait sang pur, c’est à dire la noblesse.

    L’interprétation est donc tout à fait différente : nous sommes prêts à mourir pour la République.

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