Le blog de Claude Lelievre

Les  »Gaulois » de Sarkozy: une méprise

Les  »Gaulois » sont mis à contribution dans le cadre de sa campagne sur « l’identité française », mais sur la base d’un contre-sens historique qui repose moins sur la lecture de Lavisse que sur celle des albums d’Astérix.

Et pourtant, lors du discours qu’il a tenu le 25 mai 2016 sur l’identité française au colloque organisé par le think-tank France Fière, Nicolas Sarkozy semblait bien avoir appris sa leçon : .« Voilà ce qu’écrivait le grand Ernest Lavisse à l’intention des instituteurs de la IIIème République dans son Dictionnaire de pédagogie et d’instruction primaire publié en 1887 : « Il y a dans le passé le plus lointain une poésie qu’il faut verser dans les jeunes âmes pour y fortifier le sentiment patriotique. Faisons leur aimer les gaulois et les forêts des druides, Charles Martel à Poitiers, Roland à Roncevaux, Godefroy de Bouillon à Jérusalem, Jeanne d’Arc, Bayard, tous nos héros du passé, même enveloppés de légendes car c’est un malheur que nos légendes s’oublient, que nous n’ayons plus de contes du foyer, et que, sur tous les points de la France, on entende pour toute poésie que les refrains orduriers et bêtes, venus de Paris. Un pays comme la France ne peut vivre sans poésie. » C’est cette poésie indissociable de l’identité Française que nous devons faire connaître et aimer à tous les enfants de France. Qu’ils soient nés dans le Loir et Cher ou à l’autre bout du monde. »

On passera sur le fait que Lavisse n’est que l’auteur de l’article « Histoire » dans le « Dictionnaire de pédagogie » (une œuvre collective en réalité, dirigée par Ferdinand Buisson) pour suivre ce qu’entend l’historien Lavisse lorsqu’il présente nos « ancêtres les Gaulois » dans ses célèbres manuels d’histoire de France pour l’enseignement primaire

Que dit Lavisse dans son manuel d’histoire de France pour le cours élémentaire datant de 1884 ? «  Autrefois notre pays s’appelait la Gaule. Vous voyez en haut et à droite de la page un Gaulois. Il a les cheveux très longs. Son manteau est fait d’une peau de bête. Si vous rencontriez un homme comme celui-là dans la rue, vous croiriez que c’est un sauvage. Le garçon va suivre son père à la chasse. Il n’ira pas à l’école pour une bonne raison : c’est qu’il n’y a pas d’école en Gaule. Vous, vous ne voudriez pas être ignorants comme ces petits-là […]. Vous voyez maintenant une ville gauloise. Vous devez être étonné de voir une si belle ville en Gaule car vous avez vu auparavant une maison gauloise bien misérable ! Des enfants vont à l’école. Qu’est-il donc arrivé ? Il est arrivé que les Romains sont devenus les maîtres de la Gaule. Les Romains savaient faire beaucoup de choses que les Gaulois ne savaient pas faire. Mais les Gaulois étaient très intelligents. Ils apprirent à faire tout ce que faisaient les Romains. Alors ils bâtirent de belles villes. Ils s’habillèrent comme les Romains. Et les enfants allèrent à l’école »

On a beaucoup glosé sur les manuels d’histoire commençant par « nos ancêtres les Gaulois » (à l’instar du manuel fondateur de Lavisse). Mais le mythe fondateur est en réalité « gallo-romain » (au rebours des modernes albums d’Astérix, rétifs à l’acculturation gallo-romaine) : le passage de la  »sauvagerie » à la  »civilisation » dans un cadre national. Les Gaulois sont moins nos ancêtres à suivre que la figure des  »barbares » que nous ne sommes plus, que nous ne devons plus être.

Sous la troisième République, la France et son école républicaine se pensent comme étant à la tête de  »la » civilisation. L’identification – neuve et singulière – de la nation et de la République le permet. Ernest Lavisse et son « Histoire de France » en développent le sens : « C’est après la Révolution que la France devient vraiment une patrie […]. La Révolution a mis dans les âmes françaises l’amour de la justice, de l’égalité, de la liberté. On est fier d’être un grand peuple qui doit montrer le chemin aux autres peuples »

Le régime républicain est l’avenir des autres nations. La France républicaine éclaire et « montre le chemin  aux autres peuples ». La France est la championne des libertés politiques. Sa particularité (qui flatte l’ego national) est d’être à l’avant-garde de  »la » civilisation. Les autres peuples, les autres nations, sont dans le particulier, dans le pluriel des cultures. La France a pour particularité d’être à la tête du déploiement de l’universel, d’en être la tête. Le singulier et l’universel sont réconciliés dans l’incarnation d’une particularité d’avant-garde.

On est loin alors des particularismes  »français » mis en avant par Nicolas Sarkozy pour les besoins de sa cause (ou de Fançois Fillon glosant sur notre  »civilisation singulière »)..  »Identité française  » que de  »crimes » ( intellectuels ?) ne va-t-on pas commettre en ton nom !

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Commentaire (1)

  1. Victor

    Ernest Lavisse, L’enseignement historique en Sorbonne et l’éducation nationale,
    Leçon d’ouverture au cours d’histoire du Moyen-Age,
    à la Faculté des Lettres de Paris en décembre 1881
    http://clioweb.canalblog.com/tag/lavisse-1881

    Olivier Loubes rappelle que ce n’était pas le seul manuel utilisé,
    ni le plus vendu à certaines dates.
    Il montre, à travers six exemples, l’évolution de la pensée des auteurs.
    Ainsi, 1884 met l’accent sur la revanche,
    1919 met en exergue la SDN (qui ne figure pas au programme)
    et vante la France comme patrie porteuse de paix.

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