Le blog de Claude Lelievre

« Ce que vivre m’a appris »

Ce nouveau livre de Pascal Bouchard, agrégé de lettres et journaliste spécialiste des questions d’éducation est précieux parce qu’il lui ressemble : il est écrit à hauteur d’hommes (dans le  »frottement », les liaisons et les  »déliaisons » des hommes entre eux). À partir de la vie, de sa vie.

Sans acrimonie (mais non sans alacrité et un certain bonheur d’écriture), Pascal Bouchard s’en prend aux pièges de différentes  »verticalités » qui nous clivent., avec des titres de chapitres provocants. La Nature. « Le  »bio », meilleur allié du capitalisme ». Dieu. « Dieu, quia absurdum ». Le Peuple. « Et le sacré changea de camp ». « Le peuple, comme les individus, a parfois le goût de la mort ». L’argent. « L’argent n’existe pas, sauf pour ceux qui n’en ont pas »

En pleine actualité (mais sans l’avoir voulu), Pascal Bouchard traite ensuite de « La valeur travail », dans la ligne anthropologique qu’il a adoptée dès le début de son livre. Intéressant. Il poursuit par ce qui a été le centre de ses activités, à savoir l’Ecole, à partir -là encore- de la mise en cause de la  »verticalité » (impossible, et imposture). Le Savoir. « Le savoir n’existe pas, sa transmission encore moins ».

Bilan (de « Transition ») : « Ainsi donc, nous nous référons constamment à des principes transcendants, la Nature, Dieu, le Peuple, l’Argent, le Travail, le Savoir, qui renvoient à des irréalités ou a des réalités ambiguës, troubles, incertaines, porteuses de contradictions, de bonheur parfois, de tragédies aussi. Ces principes tirent leur force de cette zone de flou qui les entoure, de l’impossibilité de les définir vraiment, des ambivalences dont ils sont porteurs » (page 73).

Il s’agit avant tout de franchir la barrière, les barrières. D’où la fiction anthropologique du « Premier homme qui franchit la barrière » et la promotion du troisième terme de la devise républicaine – la Fraternité– à la première place. « La fraternité ne serait donc pas le troisième terme de la devise républicaine, mais le premier, celui qui fonde l’idée même d’une res publica, d’une zone de convergences des intérêts et des besoins de chacun » ( page 87).

Il s’en suit une série de  »réhabilitations » (mais sans tambours ni trompettes). « La démocratie sert-elle à quelque chose ? ». Oui, soutient Pascal Bouchard, si on arrive à une sorte de mixité entre démocratie représentative et démocratie participative dont il perçoit le modèle théorique dans le Conseil économique et social, mais qu’il faudrait généraliser dans le cadre de  »bassins » plus ou moins étendus selon que l’on est en milieu rural ou urbain. Leurs membres, explique Pascal Bouchard, « n’étant pas pris dans les logiques partisanes, ne sont pas dans l’affrontement stérile, ils recherchent le point d’équilibre acceptable par tous, ils fabriquent des consensus . Le consensus n’a pas bonne presse. Il est  »mou », il est le fruit d’un compromis nécessairement médiocre, les spécialistes estiment qu’il ne va pas assez loin, qu’il n’engage pas vraiment l’avenir. C’est cette médiocrité même qui me séduit, parce qu’elle est reconnaissance de la diversité des intérêts et de l’existence d’un intérêt commun » ( page 92).

Et Pascal Bouchard poursuit par deux chapitres aux titres éloquents : « Vive le politiquement correct et la bien pensance » ; « Eloge de la social-démocratie ».

Mais l’on retrouve l’agrégé de lettres et l’amoureux des fictions tel qu’en lui-même dans le denier chapitre (en dépit de ses charges – ou à cause de ses charges – à l’oeuvre dans les premiers chapitres du livre) : « Notre soif de fictions est inextinguible ». Bien vu, ami Pascal Bouchard.

« Ce que vivre m’a appris. Eloge de la médiocrité, du politiquement correct et de la bien-pensance », Editions Fabert, 125 pages, 14 euros.

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