Le blog de Claude Lelievre

La grande tradition républicaine du libre choix des manuels mise en cause par Blanquer

A la suite des résultats de l’enquête internationale  »PIRLS » sur la lecture, le ministre de l’Education nationale Jean-Michel Blanquer a annoncé qu’il y aurait dans un avenir proche des « recommandations pour choisir entre des manuels qui ne se valent pas tous », en affirmant tout de go que « la liberté pédagogique n’est pas l’anarchie pédagogique » et que la « liberté éditoriale ne doit pas être une anarchie éditoriale ». Bigre ! Cela annoncerait-il le retour à des pratiques qui ont eu cours sous la Restauration ou durant les deux Empires ? En tout cas, il convient de prendre la mesure de la rupture qui s’opérerait avec la grande tradition républicaine, pièces à conviction historiques à l’appui.

Le 6 novembre 1879, le Directeur de l’Enseignement primaire Ferdinand Buisson (dans une note adressée au nouveau ministre de l’Instruction publique Jules Ferry) indique qu’ « il y aurait de graves inconvénients à imposer aux maîtres leurs instruments d’enseignement » et qu’ « il n’y en a aucun à leur laisser librement indiquer ce qu’ils préfèrent ».

En conséquence, le ministre de l’Instruction publique Jules Ferry signe le 16 juin 1880 un arrêté qui fait largement appel au concours des enseignants. « Art 1 : Il est dressé chaque année et dans chaque département une liste des livres reconnus propres à être pris en charge dans les écoles primaires publiques. Art 2 : A cet effet, les instituteurs et institutrices titulaires de chaque canton réunis en conférence spéciale, établissent une liste des livres qu’ils jugent propres à être mis en usage dans les écoles primaires publiques. Art 3 ;: Une commission composée des inspecteurs primaires, du directeur et de la directrice des écoles normales et des maîtres-adjoints de ces établissements révise les listes cantonales et arrête le catalogue pour le département »

Dans sa circulaire du 7 octobre suivant, Jules Ferry ne fait pas mystère de ce qu’il a en vue (et que Jean-Michel Blanquer ne devrait pas perdre de vue si ses professions de foi sur la « confiance » à avoir envers les enseignants ne sont pas de l’ordre de la pure rhétorique) en indiquant que « cet examen en commun deviendra un des moyens les plus efficaces pour former l’esprit pédagogique des enseignants, pour développer leur jugement, pour les façonner à la discussion sérieuse, pour les accoutumer, surtout, à prendre eux-mêmes l’initiative, la responsabilité et la direction des réformes dont leur enseignement est susceptible »

Quant à « la liberté éditoriale » qui « ne doit pas être une anarchie éditoriale » selon Jean-Michel Blanquer, on se contentera de l’évocation de la réponse du ministre de l’Education nationale Alain Savary à une question écrite de parlementaires en avril 1984 à propos d’un manuel incriminé : « Le ministre ne dispose pas du pouvoir d’injonction lui permettant de faire retirer ni même de faire amender un ouvrage. Il n’exerce aucun contrôle a priori sur le contenu des manuels scolaires et il n’a pas l’intention de modifier la politique traditionnellement suivie à cet égard. Il n’existe pas de manuels officiels, pas plus qu’il n’existe de manuels recommandés ou agréés par le ministère de l’Education nationale . Il y a eu dans le passé des tentatives allant dans ce sens, avec risques de censure . La liberté des auteurs et des éditeurs est entière sur tout ce qui touche à la conception, à la rédaction, à la présentation et à la communication des ouvrages qu’ils publien

« Allez, monsieur le ministre de l’Education nationale Jean-Michel Blanquer, encore un effort pour être républicain ! » (comme dirait le marquis de Sade).

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Commentaires (6)

  1. Pierre Louis

    Quelle sens donnez-vous au mot « république » qui n’est pas équivalent à « démocratie » ? Cela permettrait de mieux vous comprendre.
    D’autre part, vous opposez au ministre en cours les déclarations d’anciens ministres. D’un point de vue constitutionnel, F. Buisson n’a pas plus de poids que Blanquer. Ils font des choix idéologiques et vous opposez une opinion à une autre, sans plus.
    Enfin, le ministre fera des recommandations, exactement comme le fait le moindre professeur d’ESPE du haut de sa chaire. Pourquoi lui reprocher de vouloir éclairer les choix des enseignants en tenant compte de l’état de la science, sans rien censurer ?
    Et il est piquant de vous entendre glorifier la tradition … A vous avoir lu, je la pensais disqualifiée par principe.

  2. Claude Lelièvre (Auteur de l'article)

    Bien sûr que c’est une  »opinion » ou plutôt un  »choix » contre un autre, mais qui a historiquement du sens. La liberté de la presse arrive avec la troisième République; mais pas avec la Restauration ou les deux Empires… Et la liberté de choix des manuels par les enseignants (après délibérations collectives) aussi. Question de « régime »? Je n’ai pas parlé de démocratie, comme vous l’avez bien noté.

  3. B. Girard

    Au fil des semaines, l’autonomie des établissements tant vantée par Blanquer se dévoile pour ce qu’elle est vraiment : un autoritarisme accru. Blanquer est d’abord un haut fonctionnaire, totalement ignorant des réalités du terrain qu’il méprise profondément.

  4. lambadaris christohpe

    La liberté pédagogique, bien entendu va de pair avec le choix des manuels, et ce serait un danger, notamment dans l’enseignement de l’histoire, que le gouvernement prenne une part active dans le choix des manuels. Cependant, il est vrai que tous les manuels ne se valent pas, et que les jeunes enseignants ont besoin de repère, dans ce sens, cela ne me pose aucun problème.

  5. dubruly

    Bonjour
    Il mes semble que la liberté de l’édition et de la presse n’a rien à voir avec l’enseignement des savoirs fondamentaux pour les jeunes enfants. L’éducation est l’affaire des parents pas de l’école. Le dessin d’une lettre pour la compréhension de la lecture doit être absolue et pas relative à je ne sais quelle représentation farfelue d’un animal, d’un objet qui parle ou qui représente une virtualité moderne. Il faut maintenant s’en tenir aux fondamentaux de telle façon que le langage soit le même pour tous. Il faut stopper cette frénésie de libéralisme pour tout et retrouver un peu de sérieux dans tout ce que l’être humain entreprend. Et si je vous écrivais avec des hiéroglyphes seriez-vous intéressés ?
    Je ne suis pas pro Macron mais je suis pro Blanquer.
    Continuez Monsieur Blanquer.
    http://dubruly.free.fr

  6. Gintrand

    Si la liberté pédagogique consiste a choisir parmi une des methodes semi- globales proposée aux futurs enseignants d’ ESPE ou d’IUFM il y a bien longtemps que la liberté pédagogique est bafouée et ce au nom de la scientologie de l’éducation. Instituteur, j’ai appris à ma propre fille, dyslexique,(et à nombre d’élèves)à lire avec une méthode syllabique élaborée par…. des orthophonistes (Delille). Il m’est arrivé d’avoir 17 élèves qui avaient été suivis… par des orthohonistes. C’est un simple constat. Il est édifiant d’avoir la chance de voir comment ces élèves en difficulté apprennent à lire en dehors de l’école. Dans ces petis cahiers où l’ on pratique des exercices de combinatoire ( remboursés par la sécu)on y trouve le B-A/BA .Les scientologues de l’éducation et les journalistes devraient montrer et s’intéresser aux cahiers des élèves, à ce qui est fait en classe et chez les orthophonistes.

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