Le blog de Claude Lelievre

Mai 68 et l’Ecole :  »précipitation  »et  »cristallisation »

 » Précipitation » au sens d’un  »précipité chimique » d’éléments déjà là en cours d’évolution ou projetés.  »Cristallisation » au sens d’une focalisation plus ou moins ardente et exclusive, clivante, qui rend les  »accommodements raisonnables » incertains ou difficiles.

Avant Mai 68.

Le 28 février1968, le ministre très gaullien de l’Education nationale- Alain Peyrefitte – présente au conseil des ministres les principaux points de « la réforme de l’enseignement engagée » (groupés sous le nom significatif de « rénovation pédagogique ») qui doivent faire l’objet d’une mise en œuvre dès la rentrée de septembre 1968 dans cent écoles primaires et trente collèges. Il est dit explicitement que « le cours magistral doit disparaître presque complètement à tous les niveaux ». Il est prévu que le latin et le grec disparaissent entièrement en sixième et cinquième. Les classes seront structurées « comme de petites républiques », avec des équipes de six à huit élèves élisant leur chef.

Les membres de l’important colloque qui se tient à Amiens du 15 au 17 mars 1968 (soutenu et conclu par le ministre de l’Education nationale Alain Peyrfefitte) s’accordent sur « l’urgence d’une rénovation éducative aussi bien que pédagogique qui ne saurait être différée». Le rapport final stigmatise « les excès de l’individualisme qui doivent être supprimés en renonçant au principe du classement des élèves, en développant les travaux de groupe, en essayant de substituer à la note traditionnelle une appréciation qualitative et une indication de niveau (lettres A,B,C,D,E ) ».

L »intelligentsia » de l’époque n’est ni clivée ni hostile en l’occurrence.

Mai 68 et les évolutions initiales

Le ministre de l’Education nationale Edgar Faure, appelé et soutenu par le président de la République Charles de Gaulle après Mai 68, fait aboutir les réformes qui étaient prêtes ou prêtes à être acceptées dans une certaine mesure : suppression des compositions, des classements et des remises de prix ; remplacement de la notation de 0 à 20 par une notation de A à E ; tiers-temps à l’école primaire et activités d’éveil ; suppression du latin en sixième et cinquième. La seule mesure inspirée directement – si l’on peut dire – par Mai 68 sera l’introduction de représentants des parents et des élèves dans les conseils d’administration et les conseils de classe (un  »faible écho » aux  »petites républiques » envisagées par Alain Peyrefitte et/ou une  »faible institutionnalisation » des  »prises de paroles » de parents et surtout de lycéens qui avaient eu lieu dans les assemblées générales de l’époque?).

La mixité, qui avait commencé à se généraliser dans le primaire et aussi dans les collèges ruraux (pour des raisons essentiellement administratives, financières et pédagogiques) va pouvoir aussi se généraliser dans les lycées en bénéficiant de  »l’esprit de Mai ». Par ailleurs, les établissements secondaires qui rendaient obligatoires le port de l’uniforme ou de blouses uniformes (et qui ne constituaient qu’une partie seulement des collèges et lycées publics, contrairement à une légende tenace) vont pour la plupart renoncer à ces obligations sous l’effet de  » l’esprit de Mai »

Dès le début des années 1970 : un certain reflux et la  »cristallisation » clivante

La fin recommandée de la notation de 0 à 20 se heurte à une vive résistance d’une bonne partie des enseignants, surtout ceux du secondaire ; et le nouveau ministre – Olivier Guichard (appelé par le nouveau président de la République, Georges Pompidou, très hostile à Edgar Faure et à sa politique) – finit par leur donner raison, mais pour les classes d’examen seulement (circulaire du 9 juillet 1971 ).Finalement la notation en ‘’lettres’’ s’acclimatera seulement de façon significative dans l’enseignement primaire (qui avait déjà le plus souvent l’habitude de noter de 0 à 10 ). Olivier Guichard ne revient pas sur la suppression du latin en sixième, mais met en place une ‘initiation » au latin pour tous les élèves en cinquième.

La question de  »l’enseignement magistral » (et/ou  »frontal ») est l’occasion d’affrontements parfois vifs (mais emblématiques) entre enseignants sur la composition et la place du mobilier scolaire (estrade, disposition des tables des élèves, etc )

Certes, le grand succès dans les années post-68 de livres tels que « Libres enfants de Summerhill » de Neil ou d’ « Une société sans école » d’Illich atteste d’une certaine influence de la composante ‘’libertaire’’ ou ‘’anti-institutionnelle’’ de Mai 68. Mais, dans la réalité ordinaire des établissements scolaires, cela a été peu effectif. Même les mouvements pédagogiques installés de longue date n’ont eu – momentanément d’ailleurs – qu’un regain de vigueur. Et les enseignants, dans leur ensemble, se sont montrés très partagés sur les évolutions, leur ampleur et leur rapidité.

Dans le secondaire, le SGEN ( le syndicat enseignant qui s’était le plus engagé pour des évolutions éducatives et pédagogiques ) perd nettement des voix, tandis que le syndicat le plus conservateur (le SNALC) en gagne – lui – très nettement aussi. Le mouvement réformateur, et tout particulièrement « la rénovation pédagogique », va être désormais plus ou moins clairement assimilé à la gauche (voire au ‘’gauchisme’’) et à l’héritage (revendiqué ou critiqué) de Mai 68. Et la ‘’mémoire’’ va l’emporter durablement sur l’ ’’histoire’’.

En définitive, on ne saurait trop prêter attention à la conclusion de l’article de l’historien Antoine Prost paru dans le numéro de mai 2008 des « Cahiers pédagogiques» consacré à Mai 68. Que dit-il ?« Par-delà les succès immédiats initiaux, mai 68 a fragilisé le mouvement réformateur. D’abord parce qu’il encourage la radicalisation de ses partisans comme de ses adversaires. Les premiers critiquent les partisans d’une pédagogie démocratique possible, débusquent dans l’Éducation nationale un appareil idéologique d’État et plaident pour une pédagogie non directive ou une « société sans école ». Les seconds dénoncent une subversion qui menace la société même. La réforme pédagogique devient un enjeu directement politique […]. Radicalisation, politisation et division surchargent ainsi le débat. Avant 1968, la réforme pédagogique n’avait pas que des partisans, mais le clivage traversait et la droite et la gauche. Il était possible d’en discuter, non sans passion, mais de façon relativement pragmatique . Après 1968, la discussion change de plan. C’est un affrontement bloc contre bloc, avec des arguments de principe où la réalité des classes ne pèse guère».

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Commentaire (1)

  1. Dehier

    Bonjour Monsieur Lelièvre,

    Je suis d’accord avec vous pour penser qu’une situation de contestation généralisée ne favorise pas le débat pédagogique entre spécialistes. Cependant le terrain de la réforme était ouvert et permettait de penser que l’intégration intelligente de l’instruction à sa dimension socio-culturelle allait enfin pouvoir se faire ! On attend toujours ce travail alors que le modèle aujourd’hui plus que jamais serait celui de l’entreprise donc totalement partisan.

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