Le blog de Claude Lelievre

Mai 68: une situation initiale fort différente de la nôtre pour ce qui concerne l’Ecole

Si on prend la peine de saisir ce qui était déjà en mouvement avant Mai 68, on ne peut manquer d’être surpris par l’ampleur et la diversité des éléments qui n’étaient plus véritablement en place et se trouvaient parfois déjà en changements concrets ou projetés, prêts à se  »précipiter » (au sens d’un  »précipité chimique ») vers l’avenir.

Dans le primaire, 160 000 nouveaux enseignants ont été recrutés durant les quinze années qui précèdent. Ils sont largement majoritaires dans le corps de l’enseignement primaire en 1968. Or, contrairement aux  »anciens », plus de la moitié d’entre eux, recrutés en urgence, n’ont pas été ‘’normalisés’’ idéologiquement et pédagogiquement par les écoles normales, ce qui a eu pour conséquence de déstabiliser le corps enseignant du primaire et de le faire entrer peu ou prou dans une zone de turbulence ouverte à des changements diversifiés et à des postures diverses.

Dans les années qui précèdent Mai 68, les effectifs de l’enseignement secondaire croissent encore plus brutalement que ceux du primaire sous l’effet surtout de la  »massification  »du secondaire qui a débuté beaucoup plus tôt qu’on ne le croit généralement. En 1968, les deux tiers des professeurs ont moins de 9 ans d’ancienneté et pour la plupart moins de 30 ans d’âge. C’est un renouvellement très rapide et unique, qui ouvre la voie à une certaine déstabilisation de l’ordre secondaire ancien.

Par ailleurs, le ministre de l’Education nationale Alain Peyrefitte se veut lucide quant aux changements intervenus, aux dysfonctionnement créés et à leurs raisons profondes. Et il ne les prend pas sous le mode du regret, de la peur et de la conservation ; mais sur celui du changement et de la projection dans l’avenir.

Lors de la communication qu’il a faite au conseil des ministres du 28 février 1968, le ministre de l’Education nationale Alain Peyrefitte a été très clair : « La réforme de l’enseignement engagée [à savoir principalement la mise en place des collèges d’enseignement secondaire à partir de 1963, et la prolongation de l’âge d’obligation d’instruction de 14 à 16 ans] a profondément modifié les cadres de l’organisation scolaire, le contenant. Pour donner tout son sens à cette œuvre, il faut s’occuper du contenu. Les méthodes pédagogiques n’ont guère évolué depuis le siècle dernier, ni même depuis le XVII°siècle. Or rien n’est plus difficile que de faire changer l’esprit et les méthodes. La démocratisation amène dans l’enseignement secondaire des enfants culturellement défavorisés ; ils ne sont pas justiciables des méthodes qui réussissent auprès des enfants culturellement favorisés ».

Les points de la réforme envisagée (groupés sous le nom significatif de « rénovation pédagogique » ) n’en sont plus alors au statut d’avant-projets, car ils doivent faire l’objet d’une mise en œuvre expérimentale à la rentrée de septembre 1968 dans cent écoles primaires et trente collèges. Il est dit explicitement que « le cours magistral doit disparaître presque complètement à tous les niveaux ». Trois disciplines de base (constantes de l’école primaire au lycée) sont distinguées : l’expression française (conçue principalement comme art de s’exprimer), les mathématiques et la technologie (que Peyrefitte veut rendre obligatoire dans l’enseignement classique et moderne pour que l’orientation vers le technique ne se fasse plus  »par défaut »). Une langue vivante s’y ajoute à partir de la sixième. Et ces quatre disciplines doivent être rigoureusement communes durant les quatre années du  »collège d’enseignement secondaire » (par lequel tous les élèves doivent passer désormais depuis son institution en 1963). Les autres disciplines : histoire, géographie, sciences naturelles, latin et grec figurent sous forme d’option (mais il est entendu que le latin et le grec disparaissent entièrement en sixième et cinquième).

Alain Peyrefitte a l’appui du président de la République Charles de Gaulle. Mais le Premier ministre Georges Pompidou (un agrégé de lettres classiques) maugrée : « c’est plus de travail pour les maîtres et moins pour les élèves ». Comme l’aurait dit le général de Gaulle, « c’est terrible d’avoir un Premier ministre conservateur ».

Dans son discours de clôture de l’important colloque qui s’est tenu à Amiens du 15 au 17 mars 1968, le ministre de l’Education nationale Alain Peyrefitte affirme ne voir une solution que par « la réforme des méthodes de l’enseignement » et précise que « tout cela signifie que nous voulons des maîtres qui soient moins les serviteurs d’une discipline que les serviteurs des enfants ; des maîtres qui sachent, certes, de quoi ils parlent, mais aussi et surtout à qui ils parlent […]. C’est seulement par cette réforme des méthodes de l’enseignement, conclut le ministre Alain Peyrefitte, que l’école peut remplir aujourd’hui sa mission de toujours, celle d’initier à une culture ; or cette initiation, aujourd’hui, ne peut qu’être une invention ». Le mot de la fin du recteur d’Amiens, puissance invitante, est également des plus significatives : « Le seul moyen d’éviter les révolutions, c’est d’en faire ». Deux mois avant Mai 68…

Bref, beaucoup d’éléments étaient en attente ou en suspension, prêts à se précipiter à partir de Mai 68. En forme de tornade blanche et de tournant historique ?

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