Le blog de Claude Lelievre

Une politique scolaire d’un an manifestement surestimée par le président Macron

C’est ce qui apparaît en tout cas dans ses interviews de jeudi et dimanche derniers, surtout si on compare par exemple avec ce qui a été mis en place par le Général de Gaulle, son alter ego  »jupitérien », qu’il semble ignorer en l’occurrence. Une telle superbe ne manque pas d’intriguer, voire d’inquiéter.

Une politique scolaire d'un an manifestement surestimée par le président Macron... Par Claude Lelièvre...

Image empruntée au blog de Christophe Chartreux  « Vivement l’Ecole »

Le  »moment gaullien » (quoi que l’on puisse penser de l’opportunité de ses orientations) a été pourtant indéniablement dans les faits un grand moment de changements dans le système éducatif français depuis le  »moment ferryste » (sans doute même le moment le plus important), sans commune mesure avec les embryons actuels de changements conduits depuis près d’un an (cf mon billet sur « le bilan scolaire faramineux d’Emmanuel Macron » psté sur Médiapart vendredi dernier)

Certes, cela a demandé plusieurs années (comme la  »réforme ferryste » d’ailleurs). Mais il est justement très présomptueux (et pour le moins fort  »léger ») de considérer qu’après une petite année on puisse dire : « on change tout, et cela n’était pas arrivé depuis Jules Ferry » (comme l’a pourtant soutenu le chef de l’Etat dans son interview de jeudi dernier). Par méconnaissance  de son illustre alter ego ? Voyons sur pièces !

Le Chef de l’Etat Charles de Gaulle a décidé (par  »ordonnance ») dès janvier 1959 de prolonger de deux ans l’obligation scolaire et de la porter à 16 ans révolus « pour les enfants qui atteindront l’âge de 6 ans à partir de janvier 1959 ». Le taux de scolarisation des 14 -16 ans était alors très loin du taux de fréquentation scolaire de 96% qui est celui des 3-6 ans actuellement visés par la décision (soi-disant  »bouleversifiante ») d »’obligation de scolarisation » à partir de l’âge de trois ans.

Surtout, cette prolongation de scolarisation va se faire dans un cadre tout nouveau, celui du  »collège d’enseignement général » institué en 1963. Jusqu’alors, la plupart des enfants allaient dans une école primaire de 6 à 14 ans, une minorité dans des cours complémentaires (rebaptisés CEG) de 11ans à 15 ans, et une autre minorité dans un  »premier cycle » (de collèges ou de lycées) de 11 à 15 ans. Désormais, tous les enfants doivent aller dans des écoles élémentaires (de 6 à 11-12 ans), puis ensuite dans un « collège d’enseignement secondaire » (de 11-12 ans à 15-16 ans). C’est un véritable bouleversement à la fois de l’école primaire et de l’enseignement secondaire

Cela n’aurait pas eu lieu sans l’engagement personnel du président de la République Charles de Gaulle . Cette politique, dans sa définition fine, a été conçue au ministère de l’Education nationale, au sein de la direction générale de l’organisation des programmes scolaires créée en juin 1960 . Son deuxième directeur, Jean Capelle, est incontestablement le promoteur de la réforme.

Il est avéré que l’agrégé de lettres classiques Georges Pompidou – alors Premier ministre – est très réticent envers cette politique : il est très attaché à la qualité des formations classiques et il craint un affaiblissement de ces études dans le tronc commun d’un établissement unique pour toute une classe d’âge. Et le ministre de l’Education nationale, Christian Fouchet, se range derrière le Premier ministre. C’est le général de Gaulle qui, délibérément, va s’engager à fond. Le Président de la République, contrairement à tous les usages, convoque Jean Capelle : « J’eus la surprise – raconte le directeur général – d’être appelé à l’Elysée pour un entretien en tête à tête avec le général de Gaulle […]. Il m’écouta attentivement, puis m’accompagna jusqu’à la porte de son bureau, me disant avec la plus grande bienveillance : ‘’ Je comprends vos difficultés : rassurez-vous, la décision sera prise ici’’ ».

Le rôle du président de la République Charles de Gaulle a été tout autant décisif dans la résolution de ce que l’on appelait alors « la question scolaire » (à savoir le rôle de l’Etat vis à vis des établissements privés). On peut sans aucun doute avoir des appréciations divergentes sur la réponse donnée par le Général de Gaulle. Mais il est sûr qu’elle a changé considérablement la donne établie sous Jules Ferry. Il tranche pour l’article premier et l’écrit lui-même : «  l’établissement, tout en conservant son caractère propre, doit donner l’enseignement dans le respect de la liberté de conscience ; tous les enfants, sans distinction d’origine, d’opinion ou de croyance y ont accès ». Ce faisant, il mécontente une bonne partie des tenants de l’école publique mais aussi de l’école privée (y compris dans sa propre majorité politique). Mais il conclut à la fin du Conseil des ministres du 22 décembre 1959 (exceptionnellement très animé) : « Si le gouvernement ne peut se mettre d’accord, il faut en changer ; si le Parlement n’accepte pas une situation de bon sens, il faudra le dissoudre ; si la Constitution ne permet pas d’aboutir, il faudra la modifier » . La loi dite « Debré » est votée fin décembre 1959.

De 1958 à 1968, le général de Gaulle a mené une politique volontariste d’expansion des enseignements supérieurs. En dix ans, le nombre d’étudiants avait été multiplié par 2,5 et le budget du supérieur par 4 (en francs constants). Et il avait été  »récompensé » en Mai 68 par la plus grande révolte étudiante de l’Histoire…Un temps quelque peu déboussolé, le président de la République Charles de Gaulle choisit l’avenir et le renouveau ; et il nomme à la tête du ministère de l’Education nationale (et des enseignements supérieurs), un homme à l’esprit disponible : Edgar Faure .

Le président Charles de Gaulle presse Edgar Faure de faire vite, et d’inscrire son projet dans le cadre dominant de la  »participation’‘. Un projet reposant notamment sur la  »participation » et l »autonomie des universités  » est élaboré courant août 1968. Le dernier dimanche du mois, le ministre de l’Education nationale Edgar Faure retrouve le Premier ministre Couve de Murville à l’Elysée, où le général de Gaulle leur avait fixé audience : « Je fis lecture de mon texte ; le président de la République en approuva l’essentiel […]. Vint après quelques retouches et escarmouches, le moment de soutenir le texte devant le Conseil des ministres ; on s’y prit à trois fois. Quand le Général eut tranché, je bondis vers l’avion qui devait me conduire à La Baule ; les parlementaires UDR [le groupe gaulliste] y tenaient une sorte de congrès où soufflait, disait-on, un vent de fronde. Ce ne fut qu’un papotage ».

A la tête des universités, il y a désormais des présidents qui ont une toute autre stature que les doyens de facultés. Elus pour cinq ans et dotés d’une administration étoffée, les présidents d’universités ont de véritables pouvoirs. L’année 1968 est donc celle de la fin de l’université telle qu’elle avait été organisée sous la troisième République triomphante sous l’égide de Louis Liard et de la loi de 1896. Le pouvoir universitaire se distribue désormais à d’autres niveaux que les  »facultés », en particulier à celui de l’université elle-même, et procède d’élections plus démocratiques. Alors que les conseils étaient jusqu’alors quasiment restreints aux professeurs et assimilés, les maîtres-assistants et les étudiants en font désormais partie de façon non négligeable.

Comme l’a dit l’historien Antoine Prost: « cette loi d’orientation de l’enseignement supérieur marque une rupture capitale dans l’histoire des universités françaises. Elle leur a donné un cadre administratif et institutionnel qui a globalement résisté aux alternances politiques. Sur la durée, il s’est même plutôt renforcé qu’altéré »  Du changement dans l’école ; les réformes de l’éducation de 1936 à nos jours », 2015, Seuil, p. 167)

Bref, le jeune président de la République Emmanuel Macron « peut mieux faire » ; et doit prendre des leçons de modestie et de lucidité s’il veut arriver un jour à la hauteur effective de son alter ego Charles de Gaulle dans ce domaine exposé et difficile. Il est sans doute encore temps, mais à condition de ne plus prendre un  »touche à tout » pour un phénix (vers la fin de son interview de dimanche dernier, le Président de la République a encore rendu un vibrant hommage à la politique scolaire mise enfin en œuvre – de la maternelle à l’entrée à l’université – par l’excellent ministre de l’Education nationale Jean-Michel Blanquer…)

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Commentaire (1)

  1. LEVEQUE

    La règle de trois,
    D’après le site academie-en-ligne cette règle pour résoudre un problème de proportionnalité semble faire partie des acquis de CM2. Pour autant, d’après les échanges entre collègues une majorité des étudiants inscrits en première année d’université, quelle que soit la discipline, ne savent pas résoudre un problème nécessitant l’utilisation de cette règle.
    Offrir à tous la possibilité de se former pour que chacun puisse s’épanouir est très certainement un objectif auquel une majorité de nos concitoyens adhèrent.
    Le rappel de l’histoire (bien utile pour ceux qui, comme moi, ne l’ont pas étudiée) nous montre la filiation entre Jules Ferry et le Général de Gaulle. La situation actuelle des universités n’est malheureusement pas le fruit d’une politique récente même s’il lui est demandé, toujours sans moyen, de régler l’ardoise de plusieurs décennies de formation de notre jeunesse.
    Entrevoir la nécessité d’une sélection à l’entrée des universités est reconnaitre l’échec de la politique scolaire des dernières décennies. Le Baccalauréat qui représentait une valeur reconnue à l’époque de Jules Ferry ou du Général de Gaulle, s’est progressivement déprécié.
    Amener 80% d’une classe d’âge au niveau du BAC, comme le souhaitait Jean Pierre Chevènement, et bientôt 50% d’une classe d’âge au niveau LICENCE sans changer les moyens ne peut être réalisé qu’en réduisant les objectifs des compétences acquises. La règle de trois n’est plus une compétence acquise au niveau BAC, à quand au niveau LICENCE ?
    Il y a urgence à remettre les fondamentaux, LIRE, ECRIRE, COMPTER, au centre des objectifs et à admettre que chacun à des compétences naturelles qui faut exploiter. Imposer un moule à notre jeunesse ne peut qu’aboutir à un nivellement par le bas et à l’absence de soif de savoir de la très grande majorité.
    Compte-tenu des évaluations de notre système éducatif par rapport à nos voisins, l’urgence n’est plus de venir au secours d’une université à qui il est demandé de régler des problèmes qu’elle ne sait pas gérer, mais de construire des têtes bien remplis enthousiastes et motivés, quelque soit le niveau de formation, en favorisant les dons de chacun qu’ils soient manuels, techniques, commerciaux, intellectuels… que ce soit en formation courte, avant le BAC ou nécessitant une formation supérieure.
    Un enseignant chercheur désarmé devant des étudiants aux connaissances de base évanescentes

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