Le blog de Claude Lelievre

La dissertation de philo au bac: une création pour l’élite aux difficultés pérennes

La dissertation de philosophie au baccalauréat a été instaurée en 1864 explicitement pour l’élite (alors que la philosophie avait été jusqu’alors  »examinée » dans le cadre d’un oral). Cela n’a pas été sans difficultés, qui ont eu tendance à s’aggraver au fil de la » massification » des baccalauréats généraux et de l’apparition des baccalauréats technologiques dans ce champ là.

A sa création, en 1808, le baccalauréat est une épreuve exclusivement orale (de 30 à 45 minutes) qui porte sur les matières enseignées durant les deux dernières années du secondaire (dont la philosophie)

En 1840, une véritable épreuve écrite à caractère éliminatoire et préalable à l’épreuve orale est substituée au « morceau de français » introduit en 1830 en plein cours de l’épreuve orale. Il s’agit d’une version latine. L’écrit va s’alourdir peu à peu. En 1852, on ajoute une composition latine de trois heures à la version latine de deux heures. En 1864, le ministre de l’Instruction publique Victor Duruy rajoute en sus une dissertation sur un sujet de philosophie d’une durée de trois heures.

Cette création est à replacer dans le cadre de la refondation foncièrement élitiste de la classe de philosophie (et du baccalauréat  »es lettres ») voulue par Victor Duruy : « Puisque la France est le vrai centre du monde, assurons aussi aux enfants de la classe aisée, à ceux qui sont appelés à marcher au premier rang de la société, assurons leur par les lettres et par les sciences, par la philosophie et par l’histoire, la culture de l’esprit la plus large et la plus féconde afin de fortifier l’aristocratie de l’intelligence au milieu d’un peuple qui n’en veut pas d’autre et de donner un contrepoids légitime à cette démocratie qui coule à pleins bords »

Quid de cette nouvelle épreuve d’examen au baccalauréat  »es lettres », une « dissertation » ? C’est un professeur de philosophie ( Charles Bénard) qui va donner explicitement les éléments basiques de la nouvelle partition dès 1866 dans son « Petit traité de dissertation philosophique », et d’abord en la distinguant de la « composition » (un exercice nettement plus connu et mis en pratique alors) : « son but n’est pas de toucher : c’est là le propre de l’éloquence, dont l’objet est la persuasion. La dissertation, elle, se borne à exposer avec calme la vérité. Il s’agit de convaincre […]. La dissertation est une œuvre de l’esprit qui consiste essentiellement à raisonner (disserter). Raisonner c’est réfléchir, méditer, discuter, penser méthodiquement[…] ; c’est examiner une question, en démêler le nœud ; c’est sonder la valeur de telle ou telle maxime, apprécier un système, en montrer le côté vrai et le côté faux »

Une génération plus tard, en 1890, Emile Boirac publie un ouvrage entier sur « La dissertation philosophique » qui aura un grand retentissement et où se trouve formulé très nettement le « la »  (très exigeant, c’est le moins que l’on puisse dire) de la dissertation de philosophie (à la française) : «  La dissertation philosophique et l’exercice le plus important de la classe de philosophie. L’élève peut et doit y faire la preuve non seulement qu’il a compris et retenu l’enseignement du maître, mais encore qu’il y a réfléchi, qu’il se l’est assimilé, qu’il l’a transformé dans la substance même de sa pensée »

Hélas, trois fois hélas ! Les bilans de ce que savent faire effectivement les candidats aux baccalauréats montrent que cet objectif est loin d’être atteint, comme en témoigne la longue litanie (et cela dès le début) des comptes-rendus ou souvenirs d’examens.

Finalement, on ne devrait pas être autrement surpris de ce qui ressort d’une enquête récente menée par le groupe « Philosophie » du SNES et du compte rendu qu’il en a fait.

« Le baccalauréat n’est pas satisfaisant en l’état, pas plus en séries générales (pour une moitié des collègues interrogés) qu’en série technologiques (à une écrasante majorité) […]. Nombreux sont les collègues à souligner le caractère inadapté de la dissertation de philosophie en séries technologiques à cause d’un manque de maîtrise de l’écrit et d’un bagage scolaire insuffisant […]. Les propositions d’aménagements des sujets dans ces séries portent autant sur la dissertation (demandant à être guidée par des questions et/ou accompagnée d’un corpus de textes ) que sur le sujet texte (dont il faut repenser le statut et la formulation des questions, sinon leur existence). On retrouve également la proposition d’ajouter ou de substituer à l’écrit un oral (type TPE ou épreuve anticipée de Français) , idée qui n’est pas nouvelle (cf le rapport Bouveresse-Derrida de 1989), tout comme celle d’intégrer dans l’évaluation un question mobilisant des connaissances »

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Commentaire (1)

  1. Viviane Micaud

    La dissertation philosophique est un exercice de style inutile dans la vie de tous les jours. Celles et ceux qui maîtrisent cet exercice adorent les défis intellectuels sous-jacents. Comme ceux qui maîtrisent les outils de la logique mathématique adorent la démonstration de l’équivalence du théorême de Borel-Lebesgue et celui de Bolzano-Weierstrass. (Je mets aucune hiérarchie entre ces deux compétences, ni avec celles de celles et ceux qui reçoivent le titre de 1er ouvrier de France dont j’adore admirer les chefs d’oeuvre.)
    Cependant, vouloir absolument faire faire une dissertation à des jeunes qui n’ont pas les connaissances et l’analyse préalables nécessaires, conduit à des trucs artificiels sans intérêt. Pour faire une bonne dissertation il y a deux étapes. La première est « se construire une analyse cognitive sur un sujet donné ». La deuxième « l’exposer suivant les codes artificiels nécessaires aux hautes études littéraires, c’est-à-dire faire une dissertation ». Vouloir, imposer la deuxième étape à des jeunes qui n’ont pas eu l’entrainement nécessaire sur la première, conduit à des écrits artificiels sans intérêt. La politique de « surnoter de manière à atteindre le taux de réussite prescrit » a conduit à imposer comme normal ces trucs sans intérêt. La philosophie quand elle est vulgarisé est très utile pour comprendre la vie, en particulier les biais cognitifs… La caverne de Platon m’a ouvert l’esprit et je m’en souviens encore.

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