Le blog de Claude Lelievre

Les recteurs: vers la fin d’une histoire extraordinaire?

Faire coïncider le territoire de chaque académie avec une (grande) région et  »décréter » qu’il pourrait y avoir désormais 40 % de recteurs recrutés sans l’obligation d’être titulaire d’une habilitation à diriger des recherches ou de justifier d’expérience dans l’éducation signe la  »banalisation » de l’administration de l’Education nationale.

Le projet de décret sur la nomination des recteurs qui vient d’être présenté au Conseil supérieur de l’éducation n’a recueilli aucun vote positif et et a obtenu 49 votes contre. Une rare unanimité négative, quasi-historique elle aussi…Mais il est présenté  ce mercredi 3 octobre au Conseil des ministres: passage en force et urgence ( pour qui)?

A partir de Napoléon I, le territoire national a été divisé en académies (une par Cour d’appel ), à la tête desquelles ont été placés des recteurs. Il est remarquable que l’Empereur – qui a pourtant mis en place la forte présence des préfets dans les départements – ne veut pas que l’administration de l’Ecole relève de l’administration commune : les enseignants et les chefs d’établissements sont responsables devant une instance – l’académie et son recteur – qui n’a pas d’équivalent ( les régions n’existent pas encore, et les départements sont à un échelon inférieur ). Napoléon considère en effet que l’Ecole (qui est à ses yeux une magistrature d’ordre culturel et spirituel ) doit être, à l’instar de la Justice, dirigée de façon spécifique, autonome, et par les siens. Avec ses propres territoires qui n’ont pas à coincider avec ceux des préfectures, loin s’en faut.

 Le dispositif des grades et l’accès aux différents postes sont aménagés de façon à ce que l’on puisse faire carrière, à ce qu’il y ait corps et esprit de corps. Comme l’a dit lui-même Napoléon, « il y aurait un corps enseignant si tous les proviseurs, censeurs et professeurs de l’Empire avaient un ou plusieurs chefs, comme les Jésuites avaient un général et des provinciaux ; si l’on ne pouvait être proviseur ou censeur qu’après avoir été professeur […] ; le corps enseignant étant un, l’esprit qui l’animerait serait nécessairement un ». (A..Aulard, « Napoléon I et le monopole universitaire », Colin, 1911, pp 152-155).

François Guizot s’est situé clairement dans la continuité de Napoléon en qui concerne le mode d’organisation et de gouvernance de l’Ecole ( et qui plus est très explicitement, ce qui est très précieux en l’occurrence) « L’autorité souveraine peut diriger l’Instruction publique de deux manières : 1° par la voie et d’après les principes de l’administration générale et ordinaire ; 2° en la confiant à un grand corps formé d’après certaines règles et soumis à un gouvernement spécial […]. Or l’administration de l’Instruction publique diffère essentiellement de tout le reste  » (François Guizot, « Essai sur l’histoire et sur l’état actuel de l’Instruction publique en France », Moradau, 1816, pp 74, 125, 136, 142)

Eh bien le piquant, c’est que c’est un ancien recteur (sans doute plus  »banal » qu’il n’y parait), à savoir le ministre de l’Education nationale Jean-Michel Blanquer, qui met en place une  »banalisation  » du mode de gouvernance de l’Ecole.. C’est extraordinaire!.

A la fin de l’article de Laura Taillandier paru le 19 septembre sur Educpros ( »Un nouvel élargissement du vivier des recteurs est en vue »), il est dit que l’ancien recteur (peu  »banal », lui) Bernard Toulemonde « soulève un dernier lièvre : « les recteurs conserveront-ils leur spécificité de ne pas être rattachés à l’autorité du préfet comme les autres directeurs régionaux des administrations de l’Etat ? »

Cette question – o combien pertinente – est jugée impertinente: « la fin de cette exception n’est pas du tout à l’ordre du jour, assure le ministère de l’Éducation nationale ». Ah bon?

Il parait que Jean-Michel Blanquer est un  »bon client » pour les médias et qu’il figure dans la courte liste des ministres d’Emmanuel Macron fort  »politiques ». Mais le président de la République n’a toujours pas jugé bon que le ministre de l’Education nationale soit bien placé dans l’ordre protocolaire de présentation des ministres du gouvernement Philippe (à la onzième place, la dernière de la vingtaine de ministres de l’Education nationale qui se sont succédé ces quarante dernières années), lors du récent remaniement. Une nouvelle (et piètre) place symbolique qui va elle aussi vers la  »banalisation  » du monde de l’Education nationale.

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Commentaires (4)

  1. liliane Chalon

    Un grand merci à Claude Lelievre pour cet article et tous les autres, toujours pertinents!

  2. Sirius

    Le plus étonnant est l’absence de réaction de la CPU. Les présidents d’université trouvent-ils normal que le « Chancellier des universités » puisse être ni docteur, ni HDR, ni doté d’une expérience de direction dans l’enseignement supérieur ? Autrement dit, totalement étranger à l’enseignement supérieur et à la recherche.

  3. myriam alderton

    « passage en force et urgence ( pour qui)? » Je pense que ce n’est pas pour qui mais pourquoi et la raison est peut être à chercher du côté du Service national universel qui se met en place …

  4. myriam alderton

    « passage en force et urgence ( pour qui)? »Ce n’est peut être pas pour qui mais pourquoi ? A relier au service national universel que le gouvernement est en train de mettre en place ?

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