Le blog de Claude Lelievre

Zemmour, Meirieu et la  »modernité »

Zemmour a dévoilé sans le savoir ce qui était en jeu dans dans sa critique au vitriol de « La Riposte », le dernier ouvrage de Philippe Meirieu: la  »modernité ».

Par delà le caractère ignoble de certaines de ses affirmations (contre-vérités péremptoires ou approximations pernicieuses à propos de la personne même de Philippe Meirieu et de son parcours) que l’on est tenté de traiter purement et simplement par le mépris, Eric Zemmour a montré que son opposition violente reposait sur un contresens historique et surtout allait à contre-sens de la  »modernité ». Et là , cela vaut le coup de s’y arrêter quelque temps.

Dans son article paru dans le » Figaro » du 27 septembre dernier, Eric Zemmour n’est pas remonté assez loin dans le temps pour saisir les racines historiques du  »pédagogisme » et de  »son pape », Philippe Meirieu. Et pourtant ce n’est pas faute de lui avoir consacré le coeur de son article: « Mai 68 n’est pas à l’origine du pédagogisme mais son triomphe […] Le pédagogisme est, comme toute idéologie, dépendant des conditions historiques de sa naissance, en l’occurrence les années 1920, après la première Guerre mondiale: le pédagogisme sera donc pacifiste, humaniste, internationaliste, socialiste […]. Comme par hasard la mutation antiautoritaire date des années 1920, années des méthodes éducatives nouvelles chères aux pédagogistes à la Meirieu »

Voire! Remontons encore plus loin dans le passé, au moment où les Républicains prennnent en main la troisième République et instituent l’Ecole républicaine et laïque (avec ses deux figures emblématiques: Jules Ferry et Ferdinand Buisson, le dirigeant de l’enseignement primaire pendant 17 ans choisi par Ferry).

Et prenons la mesure des mises en cause qui se font jour alors. Par exemple, lors de l’une des révoltes d’internes au lycée Louis-le-Grand., le journal « Le Gaulois » du 15 mars 1883 accuse: « on enseigne à l’écolier qu’il a des droits, et il fait des barricades dans son dortoir pour chasser ses maîtres; on lui défend de croire en Dieu, et il ne respecte plus personne ». Le journal royaliste « Le Clairon » est encore plus direct: « les auteurs de cette révolte sont les Ferry, les Paul Bert, qui ont eu un écho funeste dans le cerveau de ces adolescents en fringale d’émancipation prématurée« . Le 1er décembre 1882, le journal conservateur « L’Abbevillois » saisit l’occasion d’une manifestation quelque peu débridée dans l’un des lycées de jeunes filles nouvellement créés pour s’en prendre au nouveau pouvoir républicain: « elles ont beuglé La Marseillaise. Ces infantes, élevées sur les genoux de la République dans le culte des idées nouvelles que résume la formule  »Ni Dieu, ni maître » promettent de fières épouses aux infortunés crétins qui voudraient bien les honorer de leur confiance. Que de promesses dans les incartades de ces Louise Michel en herbe pour qui l’insurrection est déjà le plus sacré des devoirs!’ ».

Sur le plan directement pédagogique, Jules Ferry est on ne peu plus clair et n’hésite pas à se référer à deux grands pédagogues (qui sont encore régulièrement cités par les tenants de l’Ecole nouvelle, du  »pédagogisme ») au Congrès pédagogique des inspecteurs primaires du 2 avril 1880. Il se félicite de «  la direction actuelle de la pédagogie, des méthodes nouvelles qui consistent, non plus à dicter comme un arrêt la règle à l’enfant, mais à la lui faire trouver ; qui se proposent avant tout d’exciter la spontanéité de l’enfant, pour en diriger le développement normal au lieu de l’emprisonner dans des règles toutes faites auxquelles il n’entend rien. Ces méthodes nouvelles qui sont celles de Froebel et Pestalozzi » ». Bigre! Froebel? Pestalozzi? La  »spontanéité de l’enfant »? « Ne plus dicter comme un arrêt la règle à l’enfant mais la lui faire trouver » »? Ferry (Jules) serait-il un  »constructiviste » à la Meirieu?

Et Ferdinand Buisson n’est pas en reste, loin s’en faut, par exemple lors de sa conférence aux instituteurs délégués à l’Exposition universelle de 1878): « La bonne méthode, c’est celle qui dit au maître, il faut vous faire aider dans votre tâche. Par qui ? […]. Par l’élève lui-même. C’est votre collaborateur le plus efficace. Faites en sorte qu’il ne subisse pas l’instruction, mais qu’il y prenne une part active […]. Et cela d’autant plus, ajoute Ferdinand Buisson, que le but de l’éducation républicaine est « le gouvernement de soi », le « pouvoir de se diriger soi-même ».

Philippe Meirieu est, lui, tout-à-fait conscient de cette  »filiation ». A cet égard, on peut citer par exemple ce qu’il a écrit en préface de la réédition récente du Dictionnaire de pédagogie (qui avait été coordonné par Ferdinand Buisson lui-même) :« La lecture du Dictionnaire déjoue les interprétations caricaturale de la  »pédagogie républicaine » et met à bas les illusions rétrospectives de ceux qui n’y voient que l’encre violette et l’apprentissage par cœur des préfectures de départements. L’oeuvre en effet, dans son mouvement même, nous introduit au cœur de l’entreprise pédagogique dans ce qu’elle a de plus ambitieux et de plus vif »

A vrai dire, l’un des mots d’ordre centraux (sujet encore actuellement à de vives controverses, d’autant qu’on attribue son apparition à l’Ecole nouvelle, voire à Philippe Meirieu…), à savoir « apprendre à apprendre », est mis au premier plan dès les débuts de l’Ecole républicaine et laïque.

Cette expression « apprendre à apprendre » a été en effet de l’ordre de l’évidence pour les cadres de l’Ecole républicaine dès la fin du XIXe siècle. On peut en prendre pour exemple (parmi bien d’autres possibles) cet extrait banal d’un rapport annuel de l’inspecteur d’académie de la Somme adressé au Conseil général et au préfet, il y a plus de 120 ans: « Aucun de nos maîtres n’ignore que le but de l’enseignement primaire est double. On veut d’abord, dans nos écoles, donner aux enfants les connaissances nécessaires à la vie moderne ; on veut ensuite cultiver l’intelligence de l’enfant de façon à la rendre forte, souple, capable de réflexions et d’efforts, apte à se gouverner, à travailler, à produire d’elle-même. En deux mots : on veut apprendre, et apprendre à apprendre. De ces deux tâches là, la seconde est la plus importante » (ce qui est en gras l’est aussi dans le texte original).

Lors de son audition par la commission  »Thélot » le 10 décembre 2004, le philosophe Marcel Gauchet a fait à ce sujet une intervention tout à fait significative : «  Cette formule,  »apprendre à apprendre » a ses premières racines chez Pestalozzi [l’une des références majeures de Jules Ferry lui-même]. C’est effectivement une idée de la modernité […]. Ce n’est pas la peine de polémiquer contre. Il faut éclairer le sens qu’elle a […]. D’une certaine manière, c’est un idéal pour nous tous, et ça ne peut que l’être dès lors qu’on a compris les raisons pour lesquelles il exerce une telle séduction. C’est un idéal épistémique, qui relève des conditions les plus profondes de ce que veut dire la connaissance pour les Modernes – sujet de raison ».

Peut-on entrer de plain pied et sans controverses déplacées dans « la modernité » (ce qui n’équivaut nullement au  »modernisme »), telle est sans doute la question. D’où venons-nous (vraiment)? Et où allons-nous? That is the question. Philippe Meirieu le sait fort bien. Et c’est ce qui irrite tout particulièrement Eric Zemmour.

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