Le blog de Claude Lelievre

Les mouvements lycéens existaient déjà sous Jules Ferry

A partir de la condamnation de certaines formes d »’action » qui peuvent être effectivement inacceptables, certains en viennent à s’en prendre à la légitimité même de l’existence d’organisations lycéennes en croyant sans doute que c’est l’effet d’un laxisme actuel post-soixante-huitard. Bien à tort!

Par exemple, en réponse à un tweet de Luc Cédelle (journaliste au « Monde ») qui réagissait à juste titre à l’annonce d’un incendie dans un lycée lors d’une manifestation près de Toulouse : « un jour ou l’autre un drame peut advenir du fait de cette forme de  »lutte » qui rencontre une complaisance insensée », René Chiche (un dirigeant du syndicat d’enseignant nouveau venu « Action et Démocratie ») n’a pas hésité à tweeter : « ce qui est insensé, c’est d’encourager les lycéens à manifester au lieu d’étudier; ce qui est insensé et même ridicule, c’est de leur faire croire qu’il y a un syndicalisme lycéen« .

Eh bien ce qui est d’abord frappant en l’occurrence, c’est l’absence (ridicule?) de recul historique de René Chiche

Pages 34 et 35 de mon livre « Histoires vraies des violences à l’école » (paru chez Fayard en 2007):

« Quelques mois avant la grande révolte du lycée Louis-le-Grand de janvier 1883, le premier congrès des lycéens du Sud de la France se tint à Albi, à la suite des révoltes des lycées de Toulouse et Montpellier d’avril 1882. Des représentants de ces deux établissements, mais aussi des lycées d’Albi, Avignon, Béziers, Bordeaux, Carcassonne, Lyon, Macon, Mende, Nantes, Nevers et Nîmes, y élaborèrent un « Manifeste » qui demandait une révision du régime disciplinaire, la mise en place – pour les classes supérieures – d’ une commission d’élèves (qui puisse émettre des vœux sur le fonctionnement du lycée) et l’amnistie pour les élèves qui avaient pris part aux révoltes de Toulouse et Montpellier

Durant cette période, la presse conservatrice anti-républicaine ne manque évidemment pas de s’en prendre au nouveau régime républicain qui engendre le désordre et le laxisme dans les établissements scolaires par manque congénital d’autorité. « Comment pourrait-on se montrer inflexible », demande le « Moniteur universel » du 1° avril 1882, « pour ces radicaux en bas âge, quand Jules Ferry – le Président du Conseil lui-même – est si gracieux et si tendre avec les radicaux qui ont barbe au menton ? C’est dans la logique du régime sous lequel nous vivons : pourquoi, en effet, y aurait-il encore de la discipline dans le lycée quand il n’y a plus d’autorité dans l’Etat ? ».

Un second congrès, qui se tient à Bordeaux en août 1883 après la grande révolte de Louis-le-Grand, accueille des délégués en provenance des lycées et collèges d’Agen, Albi, Angoulême, Barbezieux, Béziers, Blaye, Bordeaux, Dax, La Rochelle, Libourne, Lons-le-Saunier, Louis-le-Grand, Marseille, Mont-de-Marsan, Montpellier, Nancy, Nice, Nîmes, Périgueux, Rochefort, Sarlat, Toulouse, Versailles. Selon l’historien Jean-François Condette qui a mené une enquête approfondie sur cet épisode, « les résolutions votées ressemblent beaucoup à celles du congrès d’Albi avec quelques exigences supplémentaires […] : supprimer le provisorat et le remplacer par un conseil d’administration devant lequel comparaîtraient les élèves ; créer un jury pour contrôler les examens et rendre impossible toute partialité. C’est l’arbitraire du règlement disciplinaire ( le pouvoir discrétionnaire du proviseur ), la possible partialité des examens et l’amélioration de la vie quotidienne qui dominent les préoccupations des élèves » ( « Les lycéens revendiquent l edroit à la parole » in  »Les sciences de l’éducation pour l’ère nouvelle », vol.37, n°4, 2004).

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