Le blog de Claude Lelievre

Le (faible) sentiment d’appartenance à l’Europe: une responsabilité de l’Ecole?

La place très limitée accordée aux questions proprement européennes lors des élections pour le Parlement européen et les faibles participations au scrutin peuvent conduire in fine à cette interrogation, voire à cette interpellation. .

En-dessous du titre: « les élections européennes, éternelles mal aimées« , le journal  »Le Monde » du 4 mai a repris l’assertion de Florence Delmotte (professeure de sciences politiques s’intéressant aux processus de légitimation politique et d’identification à l’Europe) comme titre de son interview: « le sentiment d’appartenance ne se décrète pas »

Sans doute. Mais il peut se  »cultiver »! C’était en tout cas la conviction profonde de l’historien Ernest Lavisse, le promoteur principal de la mise en place du  »roman national » dans l’enseignement de l’histoire (via en particulier ses manuels d »’Histoire de France » pour le primaire): « tous les sentiments sont susceptibles d’une culture; l’histoire doit cultiver le sentiment patriotique » (cf son article « Histoire » dans le  »Dictionnaire pédagogique » de 1887 dirigé par Buisson).

Et son rôle n’a pas été négligeable (loin s’en faut!) si l’on en juge par les controverses contemporaines sur la place du « roman national » (voire du  »récit national ») jugée de façon récurrente insuffisante voire en péril par certains. Peut-être l’un des principaux obstacles au développement d’une vraie culture d’un  »sentiment d’appartenance à l’Europe ».

En proposant la création d’un “ espace éducatif européen ” juste après la signature du traité de Maastricht, la Commission a choisi à partir de 1994 de soutenir les mises en oeuvre (scolaires et universitaires, linguistiques et culturelles) qui  »contribuent à renforcer le sentiment d’appartenance à l’Union européenne ” selon les propres termes d’Antonio Ruberti, alors commissaire européen à l’Éducation et à la Formation (“  Le Monde ” du 23 juin 1994).

Une bonne dizaine d’années plus tard, le décret d’application du 11 juillet 2006 de la loi d’orientation (dite loi Fillon) relatif au “ socle commun de connaissances et de compétences ” indique – quant aux “ compétences sociales et civiques ” – qu’ “ il s’agit aussi de développer le sentiment d’appartenance à son pays, à l’Union européenne, dans le respect dû à la diversité des choix de chacun et de ses options personnelles ”.

La loi d’orientation suivante, celle de juillet 2013 portée par Vincent Peillon, dispose que  » l’Ecole doit favoriser l’intégration des futurs citoyens français dans l’espace politique de l’Union européenne « 

Qu’en est-il des programmes scolaires qui ont suivi, ceux de l’école obligatoire (les seuls à concerner tous les jeunes d’une classe dâge) parus en 2015? L’Europe y est bien présente, notamment en quatrième et surtout en troisième. Mais  »l’Europe » est le plus souvent un  »cadre » pour des réalités historiques plus moins opportunément rassemblées, plutôt que la mise en valeur de la construction progressive d’une entité.

Le programme d’histoire de quatrième a ainsi pour l’un de ses trois grands thèmes:  »L’Europe et le monde au XIXème siècle » et pour deux de ses huit  »questions » : « L’Europe des Lumières » et  »L’Europe et la révolution industrielle ». En troisième, toujours en histoire, l’un des libellés des trois grands  »thèmes » à étudier se trouve être:  »L’Europe, un théâtre majeur des guerres totales (1914-1945) »)

C’est seulement l’une des neuf  »questions » à traiter durant l’année de troisième qui concerne directement la construction de l’entité  »Europe » : « Affirmation et mise en oeuvre du projet européen’‘ . Elle est certes partiellement reprise en géographie en classe de troisième également, puisque l’un des libellés des trois grands  »thèmes » à étudier comprend l’Europe ( »La France et L’union Européenne« ) qui se décline en deux  »questions » (sur les sept à traiter durant l’année): « La France et l’Europe dans le monde » et « L’Union européenne, un nouveau territoire de référence et d’appartenance »). Et c’est tout.

Il y a pourtant sporadiquement des interrogations de parlementaires quant aux mises en oeuvre ( de nature scolaires ou universitaires) pouvant aller dans le sens du développement d’un  »sentiment d’appartenance à l’Europe’‘ souhaité par les instances européennes.

Ainsi, il y a tout juste un an, lors des questions au gouvernement du 16 mai 2018 à l’Assemblée nationale, Marguerite Deprez-Audebert, députée Modem du Pas-de-Calais, a interpellé le ministre de l’Education nationale Jean-Michel Blanquer sur la façon de  »donner envie d’Europe à notre jeunesse« .

En réponse, le ministre de l’Éducation nationale a affirmé qu’il est « tout à fait primordial d’ancrer l’idée européenne chez les jeunes, en leur faisant bien comprendre qu’il y va de leur avenir » et qu’une telle action  de sensibilisation fait partie intégrante de la « stratégie » qu’il a élaborée avec le Chef de l’Etat dont l’objectif est le suivant : « à l’horizon 2024, chaque étudiant devra parler deux langues européennes en plus de la sienne; et la moitié d’une classe d’âge devra avoir passé au moins six mois dans un autre pays européen que le sien ». Jean-Michel Blanquer précise même qu’il faut « favoriser la mobilité en soutenant les associations qui le font » et en fixant des objectifs « au sein même de l’Education nationale », à l’instar de celui qu’il a décidé pour l’année scolaire 2018-2019: « 12 % des élèves du second degré, soit 700 000 élèves, devront avoir effectué un séjour à l’étranger ».

Le ministre de l’Education nationale a enfin ajouté que dans sa lettre de saisine du Conseil supérieur des programmes de mars 2018, il avait demandé que soient établis des contenus « qui contribueront à la formation intellectuelle et civique des jeunes générations et leur donneront les clés pour comprendre le monde dans lequel ils vivent », en soutenant qu’il s’agissait d’« assurer la transmission de contenus académiques et disciplinaires solides, ouverts sur l’Europe, et pleinement ancrés dans les enjeux mondiaux de notre temps ». Soit. Mais en l’occurrence, cela ne relève pas de la scolarité obligatoire qui s’adresse à tout le monde. Et c’est quelque peu  »évanescent ».

Alors on voudrait savoir ce qu’il en est finalement, puisque les nouveaux programmes de lycée ont été établis de façon précipitée. Et on voudrait aussi savoir si le pari (annoncé comme très ambitieux) de  »700000 élèves devant effectuer un séjour à l’étranger’ » a été tenu. Mais il est fort possible que ces questions soient jugées  »impertinentes » par le ministère. Il convient donc de s’adresser à tous et à chacun. Qui sait? A suivre…

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