Université de masse: poids respectifs de l’enseignement et de la recherche
Le Times Higher Education, qui classait depuis six ans les universités suivant une certaine méthodologie, vient d’annoncer qu’il refondait son système d’indicateurs. Ce faisant, il l’améliorera et il faut s’en féliciter. Car évaluer publiquement les universités par un système d’indicateurs et même aller jusqu’à un classement est difficile et doit être fait avec soin. Il est indispensable, vu la difficulté, qu’il y ait plusieurs organismes se livrant à cette opération, pour éviter tout monopole. Et qu’un des organismes soit européen est souhaitable. En attendant d’en savoir plus sur l’amélioration que ce journal va apporter, il me semble qu’elle appelle deux remarques.
L’évaluation nouvelle devrait reposer sur treize indicateurs : cinq dans la catégorie « recherche », qui pèseront pour 55% du total ; cinq dans la catégorie « établissement », qui pèseront pour 25% ; un indicateur représentera « l’activité économique et l’innovation », il comptera pour 10% ; enfin, les deux derniers représenteront, à partir de l’attraction internationale en matière d’étudiants et de professeurs, la « diversité internationale » de l’université, et compteront ensemble pour 10%. Sans se prononcer sur le contenu précis de ces treize indicateurs, les pondérations qu’il est prévu d’accorder à ces quatre ensembles me semblent problématiques. Car, vu leur contenu potentiel, il est possible d’une part de regrouper le premier et le troisième ensemble pour caractériser le poids, au sens large, de la recherche dans ce dispositif prévu, et d’autre part de regrouper le deuxième et le quatrième pour représenter, au sens large, l’enseignement. La structure est donc de 65%(recherche)/35%(enseignement).
S’agissant de l’université de masse dans laquelle tous les pays développés (ou peu s’en faut) sont entrés, le poids accordé à l’enseignement dans cette batterie d’indicateurs me semble alors trop faible. Cela reflète, comme par une sorte d’hystérésis, l’université ancienne, celle qui n’était pas de masse précisément, dont la fonction principale était la production de connaissances nouvelles, l’enseignement n’étant dispensé qu’à un tout petit nombre d’étudiants qui étaient très proches de futurs disciples. Aujourd’hui, l’enseignement est devenu, ou devrait être devenu, une fonction essentielle de l’université : enseignement à des étudiants qui ne sont pas tous appelés à remplacer leurs professeurs, qui sont très divers, qu’il faut aider à réussir leurs études universitaires, etc., toutes choses radicalement nouvelles – et difficiles à réussir. Je pense donc que le projet du Times Higher Education est déséquilibré parce qu’une batterie d’indicateurs adaptée à l’université de masse devrait accorder plus de poids à l’enseignement qu’un gros tiers. Je suggérerais volontiers de donner au moins la moitié à l’enseignement, – et peut-être jusqu’aux deux tiers (auquel cas ce serait l’inverse du choix du Times Higher Education). On peut ajouter d’ailleurs que c’est peut-être encore plus vrai pour la France où une partie importante de la recherche se fait plus ou moins en dehors de l’université, notamment au CNRS.
Ma seconde remarque consiste à déplorer l’absence apparente de Français dans la mise au point du dispositif final du Times Higher Education. Si j’en crois la dépêche à laquelle je me réfère en effet (dépêche de l’AEF du 9 juin 2010) et le site du journal, il a installé un comité éditorial pour favoriser cette mise au point finale dont il cite quelques membres. Aucun membre cité n’est français. Y a-t-il, non cité, un Français ? Il indique aussi qu’il a créé un large « platform group » de 40 recteurs (ou présidents) d’université qui est en train d’être consulté. J’espère qu’il y a des présidents d’université française. Il serait désastreux que se manifeste sur un tel sujet notre réserve fréquente à l’égard de la participation à des travaux internationaux.
