Evaluer, mais surtout tenir compte de l’évaluation

Dans ses vœux au monde éducatif hier, le chef de l’Etat a indiqué, à juste titre, que l’évaluation des acquis des élèves était un des trois piliers de la réforme de l’école primaire. Oralement, il a élargi son propos en indiquant qu’il fallait cesser de considérer le mot évaluation comme « tabou », reproche très excessif puisque c’est depuis au moins deux décennies que cette démarche existe dans notre système éducatif. Je saisis en effet cette occasion pour célébrer, avec quelques mois de retard, un anniversaire important : c’est en septembre 1989, il y a vingt ans, que les premières évaluations de masse en début de CE2 et début de sixième ont été faites. Outils exceptionnels, très originaux, que j’ai souvent présentés à l’étranger en raison de l’intérêt que leur portaient les responsables des systèmes éducatifs européens. Depuis, elles ont été remplacées par celles de CE1 et CM2, liées à la réforme. Il faut certes s’interroger sur cette évolution, mais il est normal que le dispositif d’évaluation évolue, en ayant présente à l’esprit la nécessité de progresser : les outils d’évaluation doivent s’améliorer, le champ de l’évaluation doit s’étendre, ce sont les résultats et les progrès des élèves et des étudiants qui doivent être d’abord en ligne de mire, il faut mieux distinguer évaluation de l’état de nos fonctions collectives (éducation, santé, etc.) et évaluation des politiques publiques qui y sont conduites.

A propos de cette dernière, deux remarques. On doit d’abord regretter la suppression du secrétariat d’Etat à l’évaluation des politiques publiques lors du dernier remaniement gouvernemental, ce qui n’est pas un signal très positif. D’autre part, il ne faudrait pas que la tragique disparition de Philippe Séguin ait pour effet de stopper la réforme qu’il portait, et dont un des volets consistait précisément à ce que la Cour des comptes développe son activité en ce domaine. L’évaluation des politiques publiques est très difficile, techniquement et politiquement ; aussi, sans qu’elle en ait le monopole, que la Cour conduise des actions en ce domaine serait la marque de l’intérêt qui lui est porté.

Mais revenons à l’éducation. Il y a plusieurs conditions pour que les évaluations soient utiles et crédibles. La première est de cesser qu’elles soient conduites par la direction qui a en charge la politique évaluée. Le ministère possède une direction de l’évaluation et des inspections générales. Ce sont ces structures qui doivent évaluer, et il faut donc d’urgence changer la mauvaise pratique instaurée il y a quelques années. Là non plus il ne doit d’ailleurs y avoir de monopole : parallèlement aux évaluations conduites par la sphère éducative (ministères, mais aussi, dans le cas du supérieur, agence dédiée à cette fonction), devraient fleurir des évaluations entièrement externes, émanant d’organismes de recherche, par exemple, ou même de structures privées. Deuxième condition, les évaluations que le ministère conduit doivent être absolument indépendantes, et être comprises comme telles. Cette indépendance elle-même repose sur plusieurs critères (autonomie de décision, de confection des outils, contrôle des observations, diffusion des résultats, communication, etc.) dont le respect dépend d’abord des ministres en charge de l’éducation eux-mêmes : décision difficile et courageuse (tous ne l’ont pas prise), mais qui correspond aux exigences d’une démocratie moderne. Enfin le processus global de l’évaluation (outils, observations sur le terrain, analyse, etc.) doit être d’une qualité telle qu’il soit indiscutable aux yeux des observateurs et des utilisateurs. Cette qualité technique suppose des moyens quantitatifs et qualitatifs mis au service de cette fonction, sans commune mesure avec ce qu’ils sont aujourd’hui, et requiert la participation, sous la responsabilité de la structure évaluative, d’un certain nombre d’acteurs de l’éducation, au premier chef d’enseignants et de responsables d’établissement.

Il y a donc à faire. Et pourtant, ce n’est pas le plus important. La tâche essentielle n’est pas d’améliorer les évaluations, mais de vouloir et de savoir utiliser leurs enseignements. Le talon d’Achille de notre système éducatif, et cela vaut pour tout le secteur public français, n’est pas l’évaluation, mais son usage. Les évaluations sont certes perfectibles, mais le plus urgent, le plus difficile, le plus nécessaire consiste à savoir et vouloir en tirer les conséquences, en particulier élaborer les outils adaptés pour que les acteurs directement impliqués sachent tirer ces conséquences. Depuis 2000, le Haut Conseil de l’évaluation de l’école n’a pas dit autre chose : réfléchissons aux façons de tirer parti des évaluations, aux outils nécessaires, à la liaison évauations-actions, et appliquons avec ténacité ces réflexions. Cela vaut pour tous les types d’évaluation, celles des structures, celles des processus, celles des personnes. Hélas, le ministère ne s’est pas engagé dans cette voie

Reprenons l’exemple des évaluations de CE1 et CM2. Ce qui est capital c’est de définir à partir de leurs résultats les lignes d’infléchissement des pratiques pédagogiques pour remédier aux lacunes constatées des élèves, puis d’élaborer et de diffuser les outils d’aide aux enseignants qui expriment ces lignes, de former ces derniers à leur usage, de s’assurer à travers les inspections qu’ils savent les utiliser, les utilisent effectivement, et que les élèves en tirent bien le bénéfice escompté. De même, la réforme des lycées devrait s’accompagner non seulement d’une évaluation de ses effets, mais aussi, ce qui est différent, de la relance de l’évaluation des lycées, abandonnée en fait depuis quelques années. Ce devrait être alors l’occasion de réfléchir aux façons de tenir compte des enseignements de cette évaluation, à travers une politique relancée de projet d’établissement, ou mieux, de contrat pluriannuel entre le lycée, l’Etat (en fait le rectorat) et la région.

Evaluer n’est pas un but en soi : l’évaluation ne contient pas sa propre fin. L’évaluation est un instrument, et, je crois le meilleur aujourd’hui, susceptible d’être au service d’une politique qui doit faire de la réussite de tous les élèves sa priorité. Encore faut-il le faire, et non plus simplement le dire.

 

4 Responses to “Evaluer, mais surtout tenir compte de l’évaluation”

  1. Evaluer les effets de l’Ecole Numérique avec la méthode aléatoire Says:

    […] Claude Thélot, ancien directeur de l’évaluation du Ministère de l’Education Nationale, identifie dans son blog 3 conditions pour qu’une évaluation soit « utile et crédible» : […]

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  3. Recherche NEOPTEC Says:

    L’évaluation est effectivement un instrument. Encore faut-il savoir s’équiper du bon instrument. Les technologies de dématérialisation de copies-papier offrent des nouvelles possibilités en matière de traitement de évaluations. Il est nécessaire d’y établir un paramétrage avec des objectifs clairs et détaillés. Les corrections peuvent se faire de manière coordonnées et les copies corrigées sont ensuite archivées. L’archivage des copies et des données à une échelle nationale constituerait alors un matériau réel pour la recherche en matière d’Education.

  4. martine Says:

    Dans toute démarche une évaluation est nécessaire.

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