Se donner les moyens de sa politique

En matière éducative, tout est dans l’exécution. Il est donc essentiel de s’organiser pour que les priorités politiques qui ont été définies par le ministre soient comprises, appliquées et couronnées de succès sur le terrain, c’est-à-dire dans les établissements et les classes. Prenons l’exemple de la réforme des lycées. Elle suppose pour être réussie un certain nombre de conditions. J’en vois cinq principales, que je me contente de mentionner.

Il faut d’abord, en amont du lycée, que l’école obligatoire (couple école primaire et collège) donne à tous les futurs lycéens les bases sur lesquelles le lycée fleurira. Loin d’être pensée comme opposée à la réforme des lycées, comme je l’entends parfois, la maîtrise par tous les jeunes d’un socle de connaissances et de compétences fondamentales (objectif qui figure d’ailleurs dans la loi d’avril 2005) devrait donc être pensée comme une des conditions de la réussite de la réforme du lycée. Et pour qu’il soit suivi d’effets concrets dans les écoles primaires et les collèges, les trois autres conditions ci-dessous énoncées pour le lycée, valent aussi pour l’école obligatoire.

Deuxième condition, il faut impérativement aider dès maintenant, et former à moyen terme, les enseignants à faire vivre dans leurs classes les priorités des réformes. En particulier les choses les plus nouvelles, notamment l’apprentissage du socle pour tous (école obligatoire) et les deux heures d’accompagnement (lycée). Ce sont des innovations pédagogiques qui ne vont pas de soi et qui requièrent pour être mises en œuvre de l’aide, des outils. C’est d’ailleurs une remarque générale : si l’on est, comme moi, en faveur de la liberté pédagogique des enseignants (énoncée de façon solennelle dans la loi d’avril 2005), il faut nourrir cette liberté à l’aide d’outils, à l’aide des réussites des autres. Rien ne serait plus grave que de laisser, au nom de cette liberté, les enseignants seuls, démunis, sans aide pour mettre en œuvre ces innovations. Il doivent au contraire, et c’est en cela que réside la liberté pédagogique, inventer à partir d’outils et d’exemples qu’on leur fournira, « broder », si l’on veut, à partir de canevas établis et transmis par d’autres. Le conseil pédagogique devrait, dans l’établissement, être le lieu de ces partages d’outils et d’expériences. Voilà de quoi relancer son intérêt.

Troisième condition, c’est aux inspecteurs territoriaux à aider les enseignants, à leur fournir ces canevas, à faire circuler les réussites des autres, les expériences qui ont « marché » ailleurs, et à évaluer les enseignants dans leur façon de mettre en œuvre la réforme. Double responsabilité sur le terrain. La seconde est classique ; la première sur laquelle il faut davantage mettre l’accent que ces dernières décennies suppose sans doute d’infléchir et même, parfois, de repenser le métier d’inspecteur, leur recrutement, leur formation, leur propre évaluation, les moyens mis à leur disposition, etc. Cette fonction fondamentale d’aide et de soutien pédagogiques doit se faire sous la responsabilité et la direction du recteur.

C’est à l’administration centrale – quatrième condition -, d’élaborer les outils indispensables d’aide aux enseignants Même si elle n’en a pas le monopole (les inspecteurs territoriaux et les professeurs peuvent aussi en élaborer), c’est bien d’abord à une direction générale de l’enseignement scolaire recentrée sur son métier que revient cette tâche. D’ailleurs la structure même de cette direction générale devrait traduire concrètement les priorités du ministre et les conditions de la réussite de la réforme des lycées : elle devrait en particulier contenir une unité centrée sur l’école obligatoire et une autre sur le lycée.

Enfin, cinquième condition, il faut évaluer : élaborer et diffuser des outils d’évaluation diagnostique des élèves pour aider à expliciter leurs forces et leurs faiblesses (par exemple en début d’année) ; des outils d’évaluation certificative pour apprécier la maîtrise des élèves après une séquence pédagogique ou même toute une année ; conduire, en liaison avec les inspections générales, une évaluation de ces réformes. C’est à une DEPP beaucoup renforcée que doit revenir cette responsabilité (et non à la DGESCO qui le fait de facto aujourd’hui). Il est en effet de très mauvaise déontologie que l’évaluation soit conduite par l’unité qui a la responsabilité de la politique évaluée. J’ai déjà discuté de ces aspects dans des billets précédents (De même, dans mon précédent billet, je me plaignais de la coupure de la DEPP, et un de mes amis m’a reproché d’être désobligeant avec les personnes qui travaillent dans les deux unités d’information et d’évaluation des ministères d’ l’éducation et de l’enseignement supérieur et de la recherche issues de cette coupure. Je n’ai pas voulu l’être, la coupure ne leur étant pas imputable, mais s’ils l’ont ressenti ainsi, je les prie de m’excuser ; je maintiens que la reconstitution d’une unique unité au service des deux ministères est la meilleure solution).

Ces cinq conditions sont importantes. Si par malheur elles n’étaient pas, d’une façon ou d’une autre, satisfaites, la réforme des lycées aurait peu de chance d’avoir des effets concrets dans les lycées, et les jeunes n’en bénéficieraient guère.

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8 Responses to “Se donner les moyens de sa politique”

  1. Jean-Pierre Nioche Says:

    Je ne me prononce pas sur les conditions du succès de la réforme du lycée, sur laquelle je n’ai pas d’expertise. Mais comme expert en évaluation, j’approuve totalement la recommandation de confier l’évaluation à une entité indépendante de la direction chargée de la mise en oeuvre de la réforme.
    Je vais même plus loin. Il faudra bien un jour que le ministère se rende compte qu’il ne peut pas continuer d’être juge et partie. Comme dans beaucoup de pays, l’évaluation des performances de l’école devra être confiée à des instances indépendantes.

  2. MOREAU Says:

    Claude,
    Il me semblait que tu avais pris du recul,mais je suis heureux de constater que te voici de nouveau « au combat »! je partage tes remarques et j’ai eu l’occasion de le dire de vive voix au ministre à l’occasion d’une audience de la Ligue de l’enseignement. E&D a publié un excellent travail sur le lycée. Avec toute mon amitié

  3. Ostiane Says:

    Bonjour Claude et Merci pour cet article. Oserais-je une contribution?
    Pour que les élèves réussissent il faut que les enseignants apprennent. Pour que les enseignants apprennent il faut que l’établissement endosse cette part d’apprenance, pour que les établissement se transforment en organisations apprenantes, il faut que l’institution toute entière prenne sa part de responsabilité dans l’accompagnement des différents acteurs. Si la construction des compétences collectives s’élabore au niveau local, elle doit être relayée au niveau national. Un enjeu pour l’avenir: partir des initiatives locales et converger vers les orientations nationales. Sortir de la réforme injonctive et prescriptive pour miser sur la réforme réflexive, celle venue « d’en bas ». La seule qui paraisse viable, pérenne, durable car la seule qui s’enracine dans les pratiques associées à la réflexion, l’innovation, la formation…
    Bien cordialement
    Ostiane Mathon

  4. Christian Jeanbrau Says:

    Cher C.T., c’est un peu par hasard que je découvre ton site. Heureux hasard.
    Je lis ce dernier billet et j’y vois – satisfaction – des convergences avec plusieurs des points que je défends (Site AutreMonde – Catégorie ‘Système éducatif’).
    Les styles évidemment sont dissemblables et mes emportements ne sont pas tes prudences. Mais l’important, et j’y reviens, ce sont les convergences. Et donc là, au moins 4 :

    [1] L’importance à donner au bloc « Ecole Obligatoire » qui doit être traité comme tel
    [2] La nécessité d’un canevas préalable, d’un canevas de lancement offrant une vraie base aux initiatives d’adaptation, ensuite, face à tout renouvellement des pratiques pédagogiques.
    [3] Le rôle nécessaire de l’Administration Centrale dans l’élaboration des outils préalables évoqués en [2]
    [4] L’exigence de redéfinition du rôle et des missions des Inspecteurs territoriaux (IEN, IPR, IET, IPET, ..), de rééquilibrage de leurs tâches vers l’impulsion-guidage-suivi-soutien des équipes d’établissement et des hommes, avec des infléchissements connexes dans leur recrutement.

    Mais un souci, aussi. Ou plutôt une attente. Celle de voir se dessiner une proposition plus globale (plus drastique) de refonte que les quelques timidités réformistes et circonstancielles (de simple replâtrage) du Ministère Chatel (comme des précédents et peut-être, hélas, des suivants(?))autour desquelles tu articules tes sages remarques.

    Bien Cordialement.
    C.J.

  5. Nouis Armelle Says:

    Cher Monsieur Thélot
    ravie de cette opportunité de vous lire et suivre votre réflexion à travers ce blog.
    En ce qui concerne la réforme du lycée, n’y a-t-il pas un rôle essentiel des chefs d’établissement ? Si la facilité et la recherche de la paix sociale l’emporte la réforme tournera court. Par ailleurs cette réforme arrive en même temps que celle de la « mastérisation » dont les conséquences à tous les niveaux nous inquiètent : formation des enseignants, gestion des emplois du temps avec entre autre ces remplacements annoncés !! qualité des enseignements compte tenu de la charge de travail qui sera demandée à ses débutants…. Quel est votre sentiment sur cette réforme ? Est-ce vraiment le bon moment ?
    Bien cordialement

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