« Power point »

Un « power point » présenté à une réunion de recteurs de début mai a été donné aux médias fin mai, ce qui suscite en ce moment de la part d’un grand nombre d’organisations des réactions violentes et indignées.

Navrant.

D’abord, il est anormal qu’un document de présentation se retrouve ainsi dans les médias. Ce n’est ni la première fois, ni la dernière : tout document montré ou donné à plus de 4 ou 5 personnes se retrouve dans les médias à un moment ou à un autre. Il se trouve toujours un ou plusieurs destinataires du document qui le leur donne. C’est anormal, mais c’est comme cela. C’est comme cela ? doit-on si vite accepter cela ? Je connais au moins un cas, celui de la Cour des comptes où furieux, à juste titre, des fuites dont les rapports provisoires de la Cour faisaient l’objet, le Premier président Philippe Séguin a modifié les procédures pour contrer cette pratique néfaste. Ce fut avec succès. Ne pourrait-on revoir les procédures du ministère pour conjurer, si peu que ce soit, le risque ? Cela étant, il est vrai que l’on doit s’attendre à ce que tout document écrit donné ou montré se retrouve dans les médias, et il faut être plus attentif, de ce fait, à ce qu’on écrit, fût-ce sur un power point.

Sur le fond, maintenant : quels sont le contexte et la teneur précis de ce power point ? Le contexte, personne ne l’ignore : nos finances publiques sont en très mauvais état, et il faut s’efforcer de les redresser, ce qui ne peut se faire sans une certaine action sur les dépenses publiques. L’ampleur de cette action, ses modalités précises, sa conjugaison avec une action sur les recettes, tout cela doit se discuter et se définir. Mais le principe d’une attention beaucoup plus grande aux dépenses pour qu’elles soient mieux maîtrisées, et même se réduisent, en francs courants ou en francs constants ou en proportion dans la richesse nationale (trois choses nullement équivalentes), ne fait aucun doute. Or qui dit pesée sur les dépenses publiques dit non-remplacement d’un certain nombre de départs en retraite. Le power point présenté aux recteurs avait pour objet, je cite, de « mobiliser les gisements d’efficience visant à respecter la contrainte du non remplacement d’un départ sur deux pour la période 2011-2013, sans dégrader les performances globales ». Bref d’aider les recteurs à déterminer les meilleures modalités de cette pesée dans leur académie. Cela me semble légitime, plutôt que de couper à l’aveugle et automatiquement partout.

La teneur précise, maintenant. Chacun peut voir le contenu de ce power point puisqu’il est désormais public. Et chacun peut constater qu’il y a très loin de son contenu à la généralité, la violence et l’indignation des réactions. Très normalement, il décrit le processus de décision (calendrier, organisation, modalités de discussion avec le ministère) et c’est dans les « leviers académiques identifiés » qu’on trouve ce sur quoi prennent appui les réactions indignées. Un des leviers est présenté ainsi :
« Augmentation de la taille des classes :
-relèvement des seuils d’ouverture et de fermeture des classes
-regroupement des structures »

Il ne s’agit donc nullement, comme on feint de le croire, d’envisager une augmentation générale de la taille des classes. Mais de voir (il s’agit bien de « leviers » possibles sur lesquels l’attention du recteur est attirée) s’il n’y a pas des options, dans nos lycées par exemple, où il y a très peu d’élèves et qui pourraient être regroupées : regroupement par niveau, ou dans un seul lycée pour un bassin d’éducation, etc. Ou des classes d’effectif très faible dans certaines parties de notre primaire rural, par exemple qui, là encore, pourraient être regroupées. Autre exemple de « levier » cité dans le power point : la « baisse de la scolarisation à deux ans ». Elle baisse depuis une dizaine d’années et cela pose d’ailleurs une bonne question : celle des effets de cette scolarisation très précoce (dans les conditions où elle est assurée). Si, en moyenne ils paraissent positifs, d’abord ils semblent assez faibles et ensuite ils ne le sont pas pour tous les élèves. La baisse de la scolarisation très précoce depuis dix ans traduit aussi l’hésitation des familles, nourrie par cette disparité d’effets mais également par la réserve d’une partie du milieu médical et social.

Je ne vais pas citer tous les « leviers ». Le fond de la question, pour moi, est de profiter de cette contrainte globale de pesée sur la dépense publique pour réfléchir à la façon dont nous mettons les moyens au service de l’éducation, et pour modifier, dans le sens d’une efficacité plus grande, cette mise à disposition. En essayant de se poser les bonnes questions. En voici deux, je crois. Notre lycée, qui est bon, quoi qu’on dise, est coûteux, et sans doute trop, tandis que notre collège, qui a du mal à réussir, n’est sans doute pas assez doté. Le regroupement des options devrait s’accompagner d’un certain développement des moyens dévolus au collège. De même, nos résultats en matière d’acquisition des fondamentaux diminue. Face à cela ne faut-il pas envisager la poursuite d’une certaine réduction du préélémentaire très précoce (à 2 ans) et en même temps favoriser un certain renforcement de l’élémentaire (notamment du CP, ou de la charnière CP-Grande section), tout spécialement dans les classes où les enfants ont du mal à maîtriser ces fondamentaux ? En somme, l’idée serait qu’en même temps qu’on pèse sur la dépense publique (ce qui reste indispensable) on la réoriente un peu pour en accroître l’efficacité.

Nous sommes loin des indignations, réelles, feintes, ou purement tactiques des uns et des autres. Je n’ai entendu aucune réaction allant si peu que ce soit dans le sens que je suggère. C’est triste et dommage. Surtout, cela ne facilite pas la conduite de la politique éducative. Je ne suis pas l’avocat du ministère de l’éducation ; il a d’ailleurs montré en cette occasion de la maladresse et de la naïveté (ne serait-ce que parce que ces leviers les recteurs les connaissent : il était assez superflu de les leur rappeler). Mais cette anecdote montre tout de même que la conduite de la politique éducative est devenue difficile ; elle l’a toujours été, certes.

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12 Responses to “« Power point »”

  1. Christian Jeanbrau Says:

    On peut analyser, argumenter, recadrer, défendre, et ce billet le fait.
    Il n’en reste pas moins que l’essentiel est ailleurs, ou en ceci: les réflexions du ministère et les fuites auxquelles elles donnent lieu trahissent un souci technocratique là où il faudrait un souci pédagogique.
    On ne se ressaisira pas du système éducatif sans l’adhésion des enseignants à un grand projet, sans faire lever leur enthousiasme. Rien, dans les discussions sur la maîtrise – au demeurant indispensable – des dépenses publiques n’est de cet ordre.
    D’abord: Quelle école reconstruire? Ensuite, les moyens.
    Et non pas: Quelles économies réaliser sans tomber de Charybde, où nous sommes déjà, en Scylla, où nous courons?

  2. Anti-propagande Says:

    Vous écrivez:

    «  nos finances publiques sont en très mauvais état, et il faut s’efforcer de les redresser, ce qui ne peut se faire sans une certaine action sur les dépenses publiques »

    Votre compétence en matière éducative ne vous autorise pas à relayer cette propagande gouvernementale. L’état de nos finances est lié à une politique fiscale idéologiquement orientée: bouclier fiscal, exonération des droits de succession, baisse de la TVA pour la restauration, disparition de la taxe professionnelle, crédit-impôt-recherche qui subventionne les grosses entreprises même ne faisant pas de recherche, sans parler de ce que les gouvernements précédents ont fait: défiscalisation stock-options, privatisations à prix d’amis, sans parler aussi des points qui ne peuvent se résoudre au nvieau inter-gouvvernemental (paradis fiscaux, taxe Tobin et taxes écologiques). L’éducation est un investissement que la société doit à sa jeunesse, il est indigne de la par d’un spécialiste de l’éducation d’y voir un laxisme budgétaire.

  3. Pascal Bouchard Says:

    Vous avez parfaitement raison sur un point: tout gestionnaire doit s’interroger sur les marges de manoeuvre dont il dispose. Manifestement, certaines options, qui servent davantage à isoler les « élites » qu’à l’amour du grec, coûtent cher, et pas seulement pécuniairement. D’autres formes d’organisation permettraient qu’elles soient offertes à plus d’élèves. Mais, selon mon expérience de journaliste, vous ne pouvez pas affirmer que tout document adressé à plus de 5 personnes se retrouve dans la presse. Cette fuite me semble témoigner d’une crise de confiance entre le ministre et l’encadrement supérieur du ministère.

  4. Lombardo Says:

    Il faudrait donc accepter sans remise en cause la prémisse majeure que vous identifiez clairement: « respecter la contrainte de non remplacement d’un fonctionnaire sur 2 partant à la retraite », car elle serait la seule option pour sauver les finances de l’Etat et, coïncidence heureuse, améliorer les performances du système éducatif.Et accepter le fait que le MEN, à court d’idées, sollicite les capacités de tannage des recteurs.
    Libérons les pensées, mais dans le sens indiqué en bas à gauche.
    2ème écueil fondamental dans ce faux semblant collégial: la chaleureuse demande n’est que protocolaire; que celui qui renvoie la feuille blanche de toutes propositions prépare ses mitaines: St Pierre et Miquelon, même en juillet, c’est frais.

  5. Ruff Says:

    Il est certain qu’il faut faire des économies et mieux utiliser les moyens.
    Mais il ne faut pas manier la langue de bois. Je cite un exemple : dans mon lycée professionnel on va regrouper cette année une terminale bac pro 2 ans avec une terminale bac pro 3 ans (secrétariat, en tout 24 élèves, 15 postes informatiques, bonjour les contrôles en cours de formation). Il n’y a pas très longtemps on nous expliquait que le programme et surtout la pédagogie sont très différents, maintenant c’est pareil pour cause d’économie. Il n’y a plus aucune logique sortie de celle qui est comptable

  6. jacques latutter Says:

    1. Faut-il, comme vous le faites, s’indigner des « fuites » qui existent ? Non. Car il n’est pas question de « secret défense », il ne s’agit pas de documents confidentiels qui portent atteinte à l’intégrité de l’Etat. Ces documents indiquent des choix politiques qui concernent donc l’ensemble des citoyens. Quand les services publics sont en cause il est nécessaire que les citoyens puissent savoir ce qui va se passer. La démocratie est en jeu : la technocratie ne serait imposer ses choix sans l’aval des citoyens.

    2. Les comptes publics ne sont pas en « mauvais état ». Si la situation est plus difficile que jamais cela est du aux recettes qui font défauts, plus qu’aux prétendues gaspillages des dépenses. La crise a réduit de manière provisoire les recettes. Les choix fiscaux du gouvernement également. C’est cela qui a creusé le déficit et la dette. C’est un abus de dénoncer les dépenses.

    3. On ne peut qu’espérer que les moyens soient mieux répartis… mais on peut penser aussi qu’ils ne le seront pas. C’est facile quand on vit à Paris de dénoncer les petites classes dans les zones rurales mais on n’a pas le droit, au nom de l’égalité d’accès et du principe de continuité, d’obliger des enfants d’école maternelle et primaire à prendre un bus matin, midi et soir pour aller à l’école et revenir chez eux.

  7. joebasmati Says:

    Je lis :
    « De même, nos résultats en matière d’acquisition des fondamentaux diminue. »
    A qui le dites-vous !
    Gageons que la politique rigoureuse qui est en marche permettra à notre résultat (financier) de ne plus diminuer. Quand à nos résultats, pfffff, qui s’en soucie réellement ?

  8. Opsomer Says:

    Après lecture de votre billet, je me permets de vous inviter à lire les deux articles suivants :

    Lettre à l’Ecole avant son assassinat

    http://www.causeur.fr/lettre-a-l-ecole-avant-son-assassinat,6455

    Déjouer la pénurie d’enseignants

    http://www.letemps.ch/Page/Uuid/45276d82-6f4e-11df-95cc-af86b8145834/Déjouer_la_pénurie_denseignants

  9. programme neuf Grenoble Says:

    il y a quand même le secret professionnel qui doit tenir chacun ? non ?

    d’ailleurs fuite de fichier ou pas, le bouche à oreille fera le reste …

    la problématique c’est qu’avec le bouche à oreille on peut dire que ce sont des « rumeurs », alors que si il existe des traces écrites, c’est plus gênant … et apparemment c’est le cas ici

    merci pour votre article

  10. solar educational kit Says:

    Heureusement qu’il y a des fuites, sinon on ne saurait pas grand chose sur ce qu’il se passe au gouvernement. De plus, le fichier apportait des explications sur les quiproquos actuels et a permis de répondre aux interrogations des citoyens.

  11. Charles L Says:

    J’ai un peu du mal à me placer, pour peu qu’il faille avoir un avis tranché sur la question.

    Mais je n’ai pas une très bonne opinion des médias, et de cette culture de la « fuite », qui peut par ailleurs ne pas en être une.

    Le journaliste n’est pas un expert et ne peu pas rendre compte de la totalité du document, son explication est simpliste, la compréhension de l’opinion publique l’est encore plus.

    Et au final, c’est elle qui s’imposera aux experts, qui eux étaient les plus aptes à traiter le problème.

    Charles L.

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  12. รับถ่ายวีดีโอ Says:

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