Directeur d’école de commerce : un géomètre de l’impossible

Ces derniers temps, le métier de directeur d’école de commerce ressemble de plus en plus à celui d’entraîneur d’équipe de football de Ligue 1… le salaire en moins !
La valse actuelle des directeurs de l’ESSEC, EM Lyon, ESC Toulouse… (et autres) m’amène à m’interroger sur un phénomène finalement pas si nouveau mais qui semble prendre de l’ampleur.
Les dysfonctionnements dans la gouvernance des écoles de commerce se cristalliseraient-ils sur le directeur ?
La brèche entre les tutelles et les directions d’école de commerce, et bientôt sans doute les écoles d’ingénieurs, vient du fait que les tutelles, souvent très éloignées des questions de formation et de recherche, n’ont pas compris que la légitimité qui est la leur ne doit pas se traduire par des actions non concertées, voire autoritaires. Elles n’ont pas encore réalisé que le pouvoir de décider ne leur appartient plus totalement. Les étudiants, les enseignants chercheurs, les diplômés, les entreprises, les syndicats veulent être informés des processus de décision et même y être associés. Du fait de l’importance grandissante des écoles, les tutelles voient un pouvoir qui était le leur être disputé par les différentes parties prenantes et leurs décisions discutées, challengées. Elles ont du mal à l’accepter, ce qui induit des comportements caporalistes.
Le directeur d’école est le point de focalisation sur lesquelles toutes ces forces souvent contradictoires s’exercent et constitue naturellement le premier fusible qui saute lorsque la tension devient trop forte. On le voit bien, le directeur essaie de diriger en tenant compte de l’ensemble des parties prenantes ; il n’est pas le bras armé d’une tutelle souvent assez peu consciente des réalités.
Les tutelles des écoles n’ont, semble-t-il, pas pris conscience de la force des réseaux sociaux mêlant élèves, parents, ami(e)s, diplômé(e)s, enseignants, entreprises, et qui portent en place publique les questions de stratégie, d’organisation, de fonctionnement des écoles et même de personnes. Tout se partage, s’échange, s’évalue et se commente et percole en tous sens dans les pyramides organisationnelles les mieux ordonnées. La géométrie du ‘gouverner en rond’ s’y perd un peu quand le cercle ne cesse de s’élargir…
Au centre du cercle, le directeur d’école prié, lui, de résoudre la quadrature du cercle avec une volée de paramètres relevant de l’internationalisation du site, du développement local, de l’encadrement des étudiants et de la productivité de la recherche, des frais de scolarité et de la diversité sociale, du bilan carbone, de l’entretien et de la modernisation des locaux, de la responsabilité sociale, du recrutement d’enseignants, des très tendances MOOC (Massive Open Online Course), de l’accompagnement des étudiants entrepreneurs, des accréditations internationales… La seule donnée fiable et connue est la stagnation voire la baisse des subventions.
Les tutelles, sourdes à l’agitation du marché qui appelle les établissements à innover et à se réinventer sans cesse, savent parfaitement que c’est au centre du cercle que l’on pique la pointe du compas.
On le voit bien aujourd’hui, le job d’un directeur d’école de commerce tend à le rendre schizophrène. Que lui demande-t-on exactement ? Tout ! Mais le patatoïde n’entrant pas dans les canons de l’esthétique administrative, notre géomètre de l’impossible, qui pourtant en connait un rayon, doit veiller à l’orthogonalité de l’ensemble des axes sans grande marge de manœuvre pour être efficace !
De fait, comment expliquer qu’un directeur prenne la tangente au bout d’un an pour divergence de vue avec sa tutelle. Ne s’est-on pas assuré d’un minimum de convergence stratégique dans la phase de recrutement avant de remplir la case vacante de l’organigramme? Comment expliquer le départ d’un directeur pour difficultés d’intégration si l’on ne s’est pas assuré d’un minimum de compatibilité avec l’ensemble des parties avec lesquelles il devra travailler?
Conséquence : il est devenu très difficile de recruter des directeurs d’écoles. L’oiseau rare doit savoir tout faire. Etre un leader, un manager d’équipes, un financier, un  commercial, fin négociateur, bon chercheur, bon enseignant, sur le pont 7/7 365 jours/an
Aujourd’hui, tout le monde souhaite participer à la direction des écoles. C’est plutôt positif et même une chance inespérée si l’on trouve les bonnes règles de gouvernance. Dans un monde extrêmement instable, hyper concurrentiel, avec des acteurs totalement interconnectés, comment peut-on en effet décider de tout, dans les Ecoles, où la promesse de l’avenir repose sur la formation des étudiants.
En quelques questions nous bâtissons déjà le cadre de résolution du problème.
• Qui connaît le mieux le marché, ses contraintes, l’évolution des compétences attendues par le marché?
• Qui peut le mieux transférer et faire partager l’expérience acquise entre le diplôme et une situation professionnelle donnée?
• Qui peut aider le corps professoral à actualiser les programmes de façon pertinente ?
• Qui peut aider financièrement l’Ecole?
• Qui peut l’aider à élargir son réseau de professionnels ? …

Le murmurer à l’oreille du directeur a bien moins d’effet que de l’exprimer dans les différentes instances de gouvernance et de pilotage de l’Ecole. Les bons rapporteurs aideront à tracer le meilleur angle d’attaque et ont sûrement des arguments qui peuvent convaincre les tutelles, réveiller un corps enseignant timoré, éclairer les élèves, établir des priorités, faire émerger de vrais projets.
Imaginer que le cercle des partenaires et diplômés contribuent à la gouvernance et au pilotage de l’Ecole pour lui nuire n’a aucun sens. Les jetons de présence étant inexistants, seul l’intérêt commun prévaut, au géomètre de dresser le meilleur plan avec tous les relevés qu’on lui apporte.
Redescendons un peu sur notre bonne vieille terre qui finalement tourne bien alors qu’elle n’est pas si ronde qu’on ne le croit.

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Article du on mardi, septembre 10th, 2013 at 18:50 dans la rubrique Non classé. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

2 commentaires “Directeur d’école de commerce : un géomètre de l’impossible”

  1. Stéphan Bourcieu dit:

    Cher Denis,
    Je partage ton analyse. Dans une tribune publiée sur le Cercle les Echos en 2011 sur les écoles de management, je concluais en posant la question suivante : « faut-il un savant mélange de Jean-Michel Aulas et de Christophe Barbier pour manager une école de management ? »
    Je pense en effet que les exigences requises aujourd’hui pour diriger une écoles de management sont nombreuses, complexes et souvent contradictoires. Ce n’est sans doute pas un hasard si la greffe de profils issus du monde de l’entreprise ou des écoles d’ingénieurs a souvent du mal à prendre.
    En 2012, l’EFMD avait publié un numéro de son magazine intitulé « Academic triathlete » pour parler du profil moderne du professeur (enseignant-chercheur et manager). Pour ce qui est d’un directeur d’école on pourrait peut être utiliser celui d’Academic Decathlete.

    http://lecercle.lesechos.fr/entreprises-marches/management/221132185/les-ecoles-de-management-sur-le-terrain-de-la-concurrence

  2. Jules dit:

    Je suis aussi d’accords avec ton analyse. Le directeur d’école est aujourd’hui d’avantage un chef d’entreprise avec obligation de résultats plutôt qu’un directeur soucieux de la pédagogie de ses étudiants.
    Jules

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