« Une pelletée de plus pour enterrer la nouvelle génération de l’ESR » par Lucie Laplace  

Lucie Laplace

27 janv. 2021 à 18h41

Bonjour à tout.e.s,

Message pour saluer l’ENSAE et lui distribuer un « bon point » de l’indécence, pour la publication du premier poste de tenure-track de ce listing ! Nous pouvons être certain.e.s qu’il ouvre la voie à d’autres nombreuses pelletées pour enterrer la nouvelle génération de l’ESR, qui fait face déjà au quotidien à sa propre précarité, à la détresse de ses étudiant.e.s et à leurs (tentatives de) suicides, dans ce contexte de crise sanitaire dont on ne voit pas le bout et où aucune réflexion ni pratique de fond n’est mise en œuvre pour gérer collectivement, démocratiquement, et intelligemment ce merdier pour pourrait pourtant perdurer quelques années.

J’espère que les personnes titulaires qui participent activement à la précarisation de cette jeune génération sont conscientes qu’elles creusent son tombeau et le leur… Ma génération plus que la vôtre oscille au quotidien entre le burn-out, le dégoût profond de ce milieu, la passion pour les sciences sociales, et la certitude qu’au vu des conditions de travail actuelles il deviendra de plus en plus dur de faire de vieux os dans l’ESR. La passion et l’excellente méritocratique n’ont jamais permis de s’offrir un cercueil décent, sinon ça se saurait !

Ne vallons-nous tous pas mieux que ça ? qu’une paie en dessous du SMIC horaire pour des vacations, de promesses déçues de projets de travail à court terme sans moyens, de jours et de nuits passés à des dossiers sérieux dont il semble difficile d’avoir un retour constructif et bienveillant, d’absence de droits sociaux proportionnels à notre travail, d’une négation de l’égale prise en charge de nos frais de transport par rapport aux contractuel.le.s, de l’inexistence de congés maladie, de « vacances » qui n’en sont plus depuis trop longtemps ?

Existe-t-il un autre lieu pour nous qu’une salle d’attente où il serait possible de prétendre à autre chose que gagner sa vie à la perdre, suspendue à un paiement aux calendes grecques de nos vacations ou d’un CDI de projet pour les happy few ? Quand pensez-vous refuser d’employer des collègues vivant sous le seuil de (parfois grande) pauvreté en vacation pour remplir des besoins permanents ? Quand refuserez-vous d’embaucher des post doctorant.e.s pour des missions de quelques mois ? Quand cesserez-vous de demander naïvement aux jeunes si l’on préfèrerait devenir MCF ou chargé.e.s de recherche CNRS, sans être beaucoup plus transparent.e.s sur les critères de classification de nos candidatures pour promouvoir l’égalité de traitement de tout.e.s les candidat.e.s ?

Quand refusera-t-on ensemble cet avenir de la recherche et de l’enseignement qu’on nous vend en pièces détachées, à bas coût et aux (grands) frais de notre propre santé physique comme mentale ?

Il est possible de voir les effets patents de la désillusion de cette jeune génération en constatant la baisse d’inscription en doctorat, mais également par les effets d’épuisement des jeunes docteur.e.s. L’ESR n’est pas l’unique débouché du diplôme de doctorat, pour autant pourquoi s’évertuer à maltraiter les jeunes collègues qui dédient leur temps, leur énergie et qui participent activement à l’enseignement et à la recherche en sciences sociales de notre pays ?

Ne valons-nous pas mieux qu’un simple don dans une caisse de solidarité et qu’un email répondu avec plusieurs semaines de retard, qu’une candidature parcourue des yeux en quelques minutes, qu’un dédain pour un.e candidat.e maltraité.e par une procédure de recrutement, qu’une offre de vacation ou de CDD où il manque la moitié des informations qui laisse à entendre que ce milieu ne peut nous offrir que des conditions indignes de travail ?

Quand les syndicats comme les autres organisations professionnelles pensent-ils réagir fortement en la matière ? Faut-il attendre des suicides de jeunes chercheur.e.s ou cela ne sera-t-il pas « suffisant » pour autant, puisque nous ne sommes pas titulaires ? Comment passer des discours compatissants à des engagements (qui aboutissent) vers un moins pire certain pour éviter l’hécatombe, le gâchis monumental de cette génération (comme d’autres personnes aussi auparavant), mais dont le broyage par cette infernale machine semble bien plus destructeur ?

De manière plus constructive, comment est-il possible de faire passer très clairement le message que la situation n’est plus tenable pour notre jeune génération et que des mesures soient prises rapidement pour que la situation change, en mettant en place une pression contraignante au Ministère, aux universités, et autres institutions ?

Nous ne tiendrons pas éternellement, les beaux yeux et les encouragements des étudiant.e.s en souffrance mais compatissants ne sont pas suffisant, le silence complice et les sourires attendris des titulaires, non plus :  ils ne permettent pas de payer nos loyers et notre nourriture, de construire des carrières dignes, d’avoir une vie avec un semblant de normalité dans le chaos du monde actuel.

Je n’ai jamais cru à un « grand soir », pour autant le délitement progressif et douloureux de notre milieu a déjà commencé, la jeune génération en paie déjà le prix très fort, pourtant les coûts semblent encore supportables pour une majorité de titulaires. Cependant, tout le monde semble s’accorder sur le fait que le navire prend l’eau depuis longtemps. Actuellement, la jeune génération, tels des rats, commence à quitter le navire, ce qui n’est jamais bon signe à l’échelle collective…

En espérant que cette contribution, comme d’autres auparavant (de précaires comme de titulaires), contribue à faire monter le chant de désespoir et l’appel à l’aide des galériens que nous sommes depuis les abysses de l’ESR, et qu’il puisse parvenir aux oreilles du ministère malgré ses portes feutrées et dorées qui isolent bien, pour le faire sortir de sa torpeur enivrée d’innovation et d’internationalisation à moindre coûts.

En vous souhaitant malgré ces considérations peu réjouissantes, oscillant entre rage et désespoir, une bonne fin de journée à tout.e.s,

Lucie Laplace

Doctorante de science politique, Université Lyon 2 Lumière, Laboratoire Triangle,

ATER en science politique, Université d’Artois, CDEP

 

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De : XXXXXX
Date: mar. 26 janv. 2021 à 18:34
Subject: Offre d’emploi pour une enseignante-chercheuse au CREST/ENSAE
To: XXXXXX



Bonjour,

Le département de sociologie de l’ENSAE ouvre ce printemps un concours de recrutement pour un poste d’enseignante-chercheuse* à temps plein.

Profil de la candidate :
• Doctorat en sociologie ou dans une discipline adjacente (au moment du recrutement)
• Connaissances solides en sociologie générale
• Bonne maîtrise des méthodes quantitatives
• Publications de premier plan (réalisées ou en cours)
• Bonne maîtrise du français
• Bonne maîtrise de l’anglais (ou au moins capacité de travailler régulièrement dans cette langue)
• Investissement actif dans des réseaux de recherche

Des informations détaillées sont disponibles dans la fiche de poste ci-jointe.

Les candidats doivent faire parvenir les documents suivants à l’adresse recruitment@ensae.fr avant le 31 mars 2021.

Contact et informations supplémentaires:

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