« Qui ne dit mot consent » par Lucie Laplace

lucie laplace

Bonjour à tout.e.s,

Je tiens ici à (enfin) prendre le temps de réagir aux nombreux messages échangés et reçus. Je suis extrêmement touchée par les très nombreux messages reçus en privé, de personnes que je connais et de personnes que je n’ai pas encore le plaisir de connaitre directement. Au-delà de ce « coup de gueule » personnel, basé cependant sur une longue expérience (de militance, l’exercice de mandats de représentations dans de nombreuses instances, et le tissage de relations d’amitiés fructueuses), je sais à quel point ce que je dis est d’une banalité sans nom pour nombre d’entre nous. Pour autant, il s’agit d’une parole souvent tue (d’où ces nombreux messages de soutien enjoués), qui existe (trop) peu dans d’autres sphères. La prise de parole est coûteuse, sinon nous n’en serions pas là collectivement. Pour autant, cela sera pour moi une expérience sociale intéressante, en espérant qu’elle soit la plus collective possible et qu’elle puisse donner lieu à des résultats « innovants », une belle manière que de tester le déterminisme du milieu n’est-ce pas ?
Par ailleurs, je tiens à remercier le soutien exprimé par des titulaires, dont certain.e.s milites à nos côtés et sont des allié.e.s, et en subissent (parfois) les conséquences : vous êtes précieux.ses : nous avons besoin plus que jamais de votre appui !

Je prévois de réaliser ici une série de mails dans les prochains jours, afin de répondre à certaines pistes d’actions évoquées/proposées dans les échanges qui ont fait suite à mon mail. Je pense que les thématiques soulevées sont insuffisantes, je prendrai donc la liberté d’aborder d’autres thématiques, muries sur la base d’échanges nombreux et variés principalement avec des précaires puisque les autres espaces d’échanges ont des modalités d’échange plus feutrées, et nous sont généralement inaccessibles. Mon but n’est pas ici de monopoliser l’espace de parole. Évidemment, mon point de vue n’engage que moi, pour autant la réception du précédent message et bien des éléments de mon expérience me poussent à croire que mon point de vue est partagé par nombre de précaires, et certain.e.s titulaires. J’en profite au passage pour remercier chaleureusement Charles Bosvieux- Onyekwelu pour son témoignage, il a réchauffé le cœur de nombre d’entre nous malgré ses constats glaçants largement partagés.

Dans quelques rares mails, il est possible que j’évoque des positions de personnes que je connais, avec qui j’espère encore entretenir des relations cordiales. Pour autant, je suis très critique des décisions adoptées. Mon but n’est pas d’en faire une affaire personnelle. Je suis suffisamment lucide sur notre milieu et ses logiques mortifères pour qu’il ne s’agisse en aucun cas d’attaque à caractère personnel. Il s’agit de démontrer à quel point accepter des responsabilités et une certaine place dans le milieu actuel pousse à faire des choix entre la peste et le choléra, pour cogérer un navire en train de sombrer. Il s’agit aussi de questionner en creux, notre démission collective à refuser les choix cornéliens auxquels nous faisons face quotidiennement, qui nous poussent à piétiner allègrement les valeurs qui font le merveilleux de ce métier. Le but n’est pas de dresser un tribunal, mais de proposer des réflexions pour tenter de creuser d’importants abcès qui minent nos relations, qui alimentent, et qui perpétuent des inégalités inacceptables dans un système concurrentiel digne des Hunger Games. (Après le 3e confinement, quelle sera la nouvelle plaie des précaires de l’ESR ?). À titre personnel, je n’ai jamais eu d’illusion, j’ai toujours considéré la course effrénée de l’ESR comme une course de sprinteur de fond, jalonnée de nombreux sauts d’obstacles. Pour autant, je me suis toujours refusée à alimenter les logiques de compétition individuelle (au contraire, le progrès collectif est dans la coopération), ce n’est pas aux précaires à alimenter les logiques de sélection auxquel.le.s le MESRI, l’administration et les titulaires les assignent (vous participer tout.e.s à notre emploi de manière variable).

Le constat central est que les échanges qui ont suivi mon mail de mercredi font face à un silence assourdissant, qui en dit long sur la culpabilité larvée et parfois aussi assumée du milieu. Tout pousse à déduire qu’elle est dominante, puisque comme le dit si bien l’adage « qui ne dit mot consent ». Cela serait d’ailleurs un beau sujet pour le Grand Oral de Sciences Po Paris de cette année « Entre le silence et la protection : quelle place pour les personnes accusées de crimes ou de délits et pour leurs allié.e.s dans l’administration ? », comme pour les concours d’entrée dans bien d’autres administrations publiques d’ailleurs.

Le secteur de l’éducation étant stratégique, il convient d’examiner cette question avec d’autant moins d’intransigeance. Il en va de l’avenir de notre jeunesse, de la promotion de normes et de rapports sociaux d’égalité et de dignité dans notre société, pour mettre fin à des systèmes de domination qui détruisent bien trop de vies. Une fois qu’une justice indépendante aura fait son travail, si les faits sont avérés, il convient que ces personnes soient condamnées de manière exemplaire, et qu’elles ne puissent plus enseigner ou travailler dans des établissements d’enseignement, ni occuper de charges politiques. Il y a suffisamment de personnes intègres pour se passer de celles qui ne le sont pas. À titre personnel, je pense que l’individu peut changer, pour autant c’est à lui d’en faire la démonstration : nous n’avons à signer de chèque en blanc à des personnes dangereuses pour les autres. Duhamel n’est qu’un cas parmi d’autres de ces dominant.e.s qui gangrènent les sphères du pouvoir. À nous de nous assurer collectivement qu’il n’y ait pas d’autres cas comparables à l’avenir pour non pas préserver un système qui permet la réalisation de ces faits, mais bien un système qui les dissuade (ce n’est pas le cas actuellement, au vu du nombre de cas qui restent élevés). Les personnes qui se cachent derrière l’argument de la différenciation « de l’homme et de l’artiste » (ou parallèle équivalent) sont ignobles. Il suffit pour cela de se rappeler le parallèle de l’humoriste Blanche Gardin « on ne dit pas d’un boulanger : non c’est vrai, il viole un peu des gosses dans le fournil, mais bon, il fait une baguette extraordinaire » (Cérémonie des Molières de 2017). Ainsi, il convient de faire le ménage également pour redorer l’image de notre discipline (rêvons même : de certain.e.s institutions ! Oui je suis favorable à la fermeture des grandes écoles, même si mon frère et ma sœur en ont bénéficié.), largement entamée par ce type d’affaires, en ouvrant de nouveau le débat autour des figures du Savant et du Politique, tant en matière de production de savoirs, d’économie de la connaissance, que s’agissant de leurs usages démocratiques (pour le mieux-être de chacun.e, ainsi que le respect et la garantie de ses droits humains) et de leur coût social.

Il ne s’agit pas de faire collectivement des vœux pieux, mais bien de se donner d’institutions indépendantes et démocratiques, qui disposent des moyens d’agir pour sanctionner dans nos établissements tout traitement discriminatoire et dégradant, entre collègues comme auprès des étudiant.e.s (et en leur sein évidemment). Il est absolument lamentable de constater à quel point la lutte contre les discriminations (de race, de genre, d’orientation sexuelle, d’âge, vis-à-vis des personnes handicapées ou/et malades, de nationalité, de militant.e,  etc.) et les traitements dégradants (le harcèlement -et notamment harcèlement sexuel-, l’enjeu de reconnaissance et d’adaptation face aux demandes des personnes qui changent ou ont changé de genre (mégenrer quelqu’un régulièrement gagnerait à être associé directement au harcèlement), etc.) sont très faiblement pris en charge et à quel point nombre de ces comportements récurrents ne sont pas sanctionnés dans nos institutions. Les cas de racisme sont encore trop nombreux dans nos institutions, quand des mesures seront-elles prises pour faire cesser ces comportements contraires au droit en vigueur ? J’invite évidemment tous les syndicats à accompagner les victimes de discrimination et des autres comportements problématiques, non pas à servir d’instance de médiation pour tasser les affaires, mais à aller au pénal, quand les faits le permettent, en médiatisant fortement ces cas (puisqu’il s’agit des seuls outils de lutte qui semblent encore à peu près fonctionner, bien que le coût de l’option juridique semble parfois très élevé, notamment pour les précaires).

Les victimes de ces comportements (je pense notamment aux cas de harcèlement) en paient systématiquement le prix fort, lequel est même parfois alimenté par les logiques de concurrence interne de notre milieu qui leur font porter de nombreux autres chapeaux, doublant leur peine. Les témoignages comme celui de Camille (Université de Lorraine, filière de lettres) sont essentiels pour provoquer une large prise de conscience. Mes pensées les plus solidaires vont aux personnes qui m’ont confié leurs histoires sordides qu’elles ont pu vivre, même à demi-mot, au vu de ce qu’elles ont vécu dans le milieu de l’ESR. Je les remercie chaleureusement pour leur confiance. C’est toujours un déchirement de croiser les personnes qui ont perpétré ces faits dans les couloirs d’une institution : c’est la parade de l’impunité et l’assurance qu’elles pourront répéter leurs méfaits.

Cela amène donc nécessairement à réfléchir sur les logiques hiérarchiques qui façonnent notre milieu et les grandes dérives auxquelles elles mènent. Face à ce panorama, les termes de « méritocratie » et d’« excellence » sont une vaste blague sordide, qui contribuent à perpétrer des systèmes de domination face à l’impossibilité du système actuel de promouvoir la justice, les compétences, et une éthique morale et professionnelle basée notamment sur les valeurs du service public. Savoir, se taire et laisser faire, c’est se rendre coupable.

À ceux.elles qui crieront à la « cancel culture » en lisant mes emails, je soulignerais que réagir de la sorte, c’est promouvoir des inégalités (on les entend bien peu en matière de lutte pour l’égalité des autres, quand il ne s’agit pas de conserver leurs privilèges). En effet, l’objectif est de remettre en cause des systèmes de privilège, probablement les leurs. Pour autant, appeler au respect d’autrui et à la réduction des inégalités ne conduit pas à la réduction des libertés académiques, au contraire, cela permet une diversification des savoirs, et à l’avènement de nouvelles révolutions scientifiques favorables à la promotion de sociétés où il fait bon vivre pour tout.e.s. Spoiler : ce n’est pas gagné, y’a du pain sur la planche, et il est urgent de changer le rapport de forces. Évidemment, il n’existe pas de sens de l’histoire, et les réactionnaires dominent actuellement les champs politiques et médiatiques, pour notre plus grand malheur.

Dans mon prochain mail, j’aborderai la gestion « en démerdentiel » que nous vivons depuis bientôt un an, toujours présentée comme « exceptionnelle », qui contribue à banaliser la détresse étudiante et les suicides, mais aussi avec elle la dégradation évidente de nos conditions de travail. Cette gestion nous astreint à des positions de cogestionnaires de ce système autoritaire complètement pété, également à notre propre détriment. J’évoquerai également des pistes d’actions collectives. En effet, il existe bien trop peu d’espace de débats (les précaires en sont absent.e.s dans l’écrasante majorité des cas), et l’on assiste à une capture par quelques un.e.s des instances de pouvoir. Il serait opportun de ne pas appliquer ces analyses au demeurant passionnantes au simple mandat de Macron qui présidentialise radicalement la Ve République, c’est le cas de bien d’autres instances (dans le public comme dans le privé).

Mes mails ont vocation à susciter le débat. Pour autant, leur but n’est pas de remettre en cause la véracité de faits établis déjà dénoncés par les victimes, mais bien de débattre de ce qu’on fait collectivement face à cela. Bien malheureusement, les sujets problématiques ne manquent pas. J’espère sincèrement que nos échanges, quels qu’ils soient, amélioreront la situation actuelle pour le mieux-être de tout.e.s, et en particulier des personnes souffrant au quotidien des inégalités de ce système en bout de course qui nous broie quotidiennement (c’est-à-dire, numériquement, la majorité).

En vous souhaitant un excellent dimanche,

Bien cordialement,

Lucie Laplace

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