Pourquoi l’Enseignement Supérieur n’arrive-t-il pas (encore) à travailler avec les startups ?

Cet article analyse plusieurs des raisons pour lesquelles la collaboration startups/établissements est aujourd’hui difficile. Après une étude de plusieurs recommandations concrètes à mettre en place au sein d’un établissement, il liste quelques-uns des projets réussis et répliquables pour les établissements.

La collaboration entre grands groupes et startups est une tendance forte. Une récente étude de l’INSEAD démontre même qu’elle s’inscrit durablement dans toutes les industries, 52% des entreprises du Fortune 500 travaillant avec des startups. Ce chiffre atteint même 68% pour les 100 premières, ce qui tend à démontrer que cette collaboration est fructueuse ! Preuve supplémentaire s’il en faut : au moment où j’écris cet article, le sujet des relations entre startups et grands groupes est l’un des axes principaux de la conférence Wolves Summit, en Pologne, grand-messe annuelle de l’innovation en Europe.

Cette même étude place d’ailleurs la France en tête au niveau mondial, avec 23 des 25 (92%) entreprises Françaises du Fortune500 collaborant avec des startups dans tous les secteurs.

Néanmoins l’Enseignement Supérieur peine à s’ouvrir aux startups EdTechs et il est encore difficile de nouer des contrats ou partenariats avec ces derniers lorsque l’on est une startup. Pourquoi les établissements n’ont-ils pas encore répliqué ce qui fonctionne dans les entreprises ?


Les raisons pour expliquer cette situation

Le premier point porte sur le manque de structure d’expérimentation.

Les établissements du supérieur ne sont pas particulièrement friands à l’idée d’héberger (et de payer) pour des projets n’ayant pas encore démontré leurs preuves avec d’autres clients. Leur image de marque et l’accès à leurs étudiants est souvent en jeu. C’est compréhensible, mais l’on tombe dans un schéma où le serpent se mord la queue : comment vendre son produit si personne ne souhaite le tester au préalable ?

Il est impératif pour les établissements de se pourvoir d’un cadre d’expérimentation au sein de leurs établissements afin de pouvoir accueillir des projets externes (startups), internes (étudiants ou enseignants), et sur des formats simples (pilotes gratuits, planning projet court, population étudiante identifiée). La plupart des startups naissantes sont prêtes à faire des pilotes gratuitement pour peu qu’on leur en laisse l’opportunité !

À titre indicatif, le tunnel de vente des startups B2B que j’ai interrogé dans l’Enseignement Supérieur est de 6 à 7 mois, alors même que leur délai de déploiement moyen (go-live) est de 4 semaines !

Le second point concerne l’absence d’interlocuteur privilégié.

Les VP Numériques des Universités peinent encore à être identifiés par les startups comme le point d’entrée pour les innovations à l’université (malgré des initiatives comme la création de l’association des VP Num, mais dont des actions concrètes se font pour l’instant attendre), et dans le privé le constat est plus alarmant. Là où les Corporates ont déjà pris le plis, les grandes écoles et établissements privés semblent trainer des pieds plus que raison sur le recrutement de Chief Digital Officer.

J’en parlais dans mon étude, mais cette situation explique peut-être à elle seule la problématique des Écoles à collaborer avec les startups. Si personne n’est en charge de sourcer, piloter et évaluer le résultats de projets innovants, qui va le faire ? Et donc qui contacter lorsque l’on est une startup ? Je passe quotidiennement une quarantaine d’appels à des établissements du supérieur pour présenter AppScho, mais ce chiffre pourrait être réduit de 90% si l’on ne me transférait pas de service en service, faute d’avoir un interlocuteur dédié. Et lorsqu’un projet s’avère pertinent pour l’établissement, qui pour porter le projet en interne ? Sur quel budget facturer si le numérique n’en a pas ? Le silotage des responsabilités dans l’ESR est un risque, car il force l’application d’un prisme métier sur chaque projet , alors même que le digital ambitionne des impacts globaux ou qu’il se base sur des synergies entre les départements.

Le troisième point porte sur l‘allocation de budgets spécifiques.

L’une des questions que les nouveaux entrepreneurs de l’EdTech me posent le plus souvent est la suivante : “comment fixer mon pricing” ? Il n’existe cependant aucune réponse universelle à cette question (à lire cependant cet excellent article d’Umang Gupta). Qu’il serait plus simple de savoir qu’un établissement alloue par exemple un % fixe sur la base de chaque étudiant !

Lorsque j’étais en école d’ingénieur, les frais de scolarité avaient été augmentés d’une dizaine d’euros pour nous offrir un abonnement dans une salle de sport et augmenter le financement des associations. Cela avait été très bien perçu par les étudiants, car concret et expliqué dans une communication. Pourquoi ne pas faire de même pour leur faire bénéficier d’innovation scolaire, pédagogique, ou d’apprentissage ? C’est une piste, mais cela pourrait aussi être alloué via d’autres budgets existants ou nouvellement créés.

Le dernier point concerne le manque de disponibilité des équipes.

Quitte à ne pas recruter de Chief Digital Officer ou à ne pas nommer une personne en charge du numérique et de l’innovation au sein d’un établissement, peut-être faut-il alors allouer spécifiquement du temps à chaque responsable de Département au sein d’un établissement pour lui permettre d’être disponible sur de nouveaux projets innovants en lien avec son activité.

Il pourrait être pertinent de forcer l’allocation de temps dédié à l’innovation et la recherche au sein d’un établissement. Sur le format des “office hours” que pratiquent beaucoup d’accélérateurs/incubateurs où des professionnels viennent répondre à des questions d’entrepreneurs ou networker, l’impact pour une école serait selon moi triplement bénéfique : faire bénéficier de son expertise à d’autres (startups ou collaborateurs), monter en compétence sur des sujets relatifs à son périmètre (via des conférences par exemple), et bien sûr être disponible pour les startups et leur prodiguer des conseils ou tester des produits.


Des pistes pour avancer vers la voie de la collaboration

En me basant sur cette étude de l’INSEAD, j’ai identifié certains des axes retenus par les entreprises traditionnelles pour collaborer avec les startups, pour n’en retenir que les plus pertinents pour l’Enseignement Supérieur.

Cela nous donne les 4 axes suivants, à ajouter aux recommandations émises précédemment :

  • La mise en place d’événements et concours dédiés

Pour être accessible encore faut-il être visible. La création de conférences et événements autour de l’éducation et de l’innovation en général permet non seulement à un établissement d’être identifié comme innovant et novateur sur les sujets retenus, mais aussi d’attirer les startups (en les invitant à participer à un panel, ou en invitant ses propres équipes à y pitcher par exemple). Une autre possibilité très utilisée par les entreprises est le hackaton, ou le concours de startups. Dans le premier cas plusieurs équipes planchent tout un weekend sur le sujet de votre choix, dans l’autre les projets répondent à votre appel dans un cadre défini.

  • La création de services dédiés aux startups

Nous en avons parlé précédemment, les startups ne demandent qu’à expérimenter et recevoir des conseils de professionnels. Pourquoi dès lors ne pas être pourvoyeur de ces services ? Cela peut prendre la forme de groupes de travaux d’étudiants disponibles pour les startups, ou de proposer certains des enseignants comme mentors dans les nombreux programmes d’accélération et d’incubation de la région. Autres options : développer des MOOCs, ou passer par les entreprises mécènes de l’établissement pour fournir des services en pro bono aux startups partenaires.

  • La création de programmes d‘incubation et d’accélération de startups

La création d’incubateurs est peut-être l’initiative la plus répandue aujourd’hui. La majorité des grandes ESC s’y sont mises (Incubateur HEC, Blue Factory ESCP Europe, ESSEC Ventures, IncubaGEM, etc.) ainsi que les écoles d’ingénieurs (X-UP pour Polytechnique, Centrale Paris Incubateur, Incubateur ParisTech, etc.). Mais pourquoi pas les autres établissements lorsque l’on sort des Top 10 ? Certes le coût que représente d’allouer des locaux et équipes dédiées est conséquent, mais plusieurs modèles existent pour atteindre une rentabilité : prise de participation, location des postes, services annexes facturés ou partenariat/sponsoring/mécénat privé.

  • L’investissement dans les startups

Dernier étage de la fusée, l’investissement dans les startups représente à la fois l’un des premiers besoins des jeunes projets et le signe d’engagement le plus fort entre établissements et startups. Harvard a récemment lancé son propre fond d’investissement startups avec des tickets de $50,000 à $100,000, backé par son accélérateur le i-Lab. Seul prérequis : que l’un des membres de l’équipe soit un alumni de l’école. Ainsi, l’établissement permet aux projets de se développer, tout en étant légitime dans l’utilisation des retombées marketing de leur succès potentiel.


 Quelques exemples de réussites

Cette liste, loin d’être exhaustive, permet d’avoir plusieurs exemples de projets ou initiatives ayant vu le jour pour chacune des recommandations énoncées précédemment et peut servir d’inspiration !

  • Pour la mise en place d’événements et concours dédiés :

Les EdCamp de l’Institut Catholique de Paris, Le cycle de conférences EdTech Sciences Po (porté par MyBlee), le Prix des Technologies Numériques de Telecom Paristech (dont le thème 2017 est les EdTechs), ou le concours #HackÉduc lancé par le MEN et dont la volonté est de faire émerger des projets portés par des enseignants (les finalistes seront d’ailleurs présents au salon EDUCATEC-EDUCATICE de Novembre prochain). Alternativement, les établissements peuvent venir directement à la prochaine conférence Ed_Up de EducPros où seront présents startups, chercheurs et professionnels du Sup.

  • La création de services dédiés aux startups

L’Institut de l’Entrepreneuriat de Grenoble École de Management, l’association Start’HEC à HEC, ou le MOOC “Créer une startup technologique” de Polytechnique et HEC.

  • La création de programmes d‘incubation et d’accélération de startups

Le réseau Pépite est l’un des meilleurs exemples

(et notamment la ComUE Paris Sciences et Lettres qui vient piocher des projets dans les promos de startups de son réseau Pépite pour les lancer sur ses 20 établissements), ainsi que tous les programmes cités précédemment.

  • L’investissement dans les startups

Quand certaines lancent leurs propres fonds d’amorçage (comme l’EDC avec EDC Capital ou l’EFREI avec Cèdres Participations), nombreux sont les accélérateurs et incubateurs qui nouent des relations fortes avec fonds d’investissement et Business Angels pour permettre à leurs startups de lever des fonds, comme 42Valley (École 42).

 

Crédits images : INSEAD, 500 Startups, MassChallenge

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