Je suis cette affaire depuis quelques jours - et j’en parle parce que les critiques du Professeur Zhang, dont vous lirez le récit ci-dessous, résument les pénuries de liberté d’expression existant dans l’enseignement supérieur (ES) chinois, et en général la société chinoise.
Cette histoire, écrite par le journaliste Haitao a été publiée sur le site chinois Boxun.com, provoquant des discussions illicites dans beaucoup de forums. L’article est long, mais important à lire, afin de mieux comprendre les problèmes existant dans l’ES en Chine.
Trois intellectuels chinois : un économiste, un cadre retraité de l’ES et un professeur d’université, se sont vus accusés d’être des « traitres » et « des esclaves des occidentaux » par un site Maoïste rattaché au gouvernement, intitulé « Wu You Zhi Xiang », voulant dire « la terre vide », un nom presque ironique. Aujourd’hui en Chine de telles accusations sont extrêmement graves et passibles de « centres de rééducation ».
Motif : une critique de la politisation de l’enseignement supérieur chinois
L’Organisateur du site Maoïste, Fang Jinggang, a reçu les 10,000 signatures requises pour intenter un procès contre les trois « traitres » et « esclaves des puissances occidentales » « en accord avec les lois du pays. » « Ils sont clairement contre les lois. Leurs propos vont au-delà des libertés garanties par la constitution, car leurs propos sont politiques et invitent à l’instabilité. Il y a des limites à la liberté d’expression », dit-il. Ce n’est pas la première fois que Fang entreprend ce type de chasses aux sorcières. L’absurdité de l’intolérance n’a pas de limite.
Ces attaques et menaces contre les trois intellectuels viennent après que Mao Yushi, Xing Ziling et Zhang Xuezhong aient critiqué la politisation de l’enseignement supérieur par le Parti communiste chinois, en dévoilant que dans le système d’éducation en Chine, les principes du marxisme, les pensées Maoïste et les théories de Deng Xiaoping, qui font obligatoirement une partie majoritaire des programmes académiques, servent d’outils politiques afin de contrôler la pensée des étudiants.
Ainsi qu’à un système de filtrage de professeurs, ou emploi, promotions et salaires sont basés selon qu’ils se plient au système ou non. L’ES chinois n’est donc pas libre et pas digne de se comparer aux universités aux États-Unis ou en Europe. Ils demandent enfin que le Parti lâche son emprise. Des propos, non des moindres, embarrassants, et qui sont à la Une des forums « underground ».
D’après le journaliste Haitao, le Professeur Zhang, meneur du trio de « traitres et d’esclaves des occidentaux », professeur réputé en droit ainsi que directeur d’études à l’Université Chine de l’Est en science et droit, fait partie du camp politique qui cherche à corriger ce qu’il voit comme la dérive en arrière du Parti et la résurgence du Maoïsme. Il veut la démocratie.
Une lettre Ouverte au ministre de l’Education
Depuis des années, le Pr. Zhang publie des articles sur plusieurs sujets dans le journal de Singapour « Zao Bao », car pas censuré, sur l’ES en Chine, la démocratie, le Parti et ainsi de suite.
Mais il a vraiment commencé à s’attirer des problèmes après avoir écrit une lettre ouverte au Ministre chinois de l’Education, Yuan Guiren, où il demande entre autres, que les classes préparatoires et les questions du bac chinois - le Gaokao - traitant des théories du Marxisme, Maoïsme et Dengisme, soient éliminées.
Ceci à provoque un tollé au sein de la communauté de l’ES, accusée par beaucoup d’être digne de centre d’indoctrination, faisant ainsi sortir du placard des fantômes qui auparavant n’osaient montrer leurs têtes, de peur de se la faire couper.
Zhang demande que soit éventré le système d’éducation patriotique, en toute simplicité. Un système caché aux regards des universités et étudiants internationaux, coupable d’un bourrage de crâne patriotique abominable. Zhang demande au Parti de lâcher prise sur l’ES et de libérer les pensées des étudiants, professeurs et chercheurs en Chine.
Mes remarques
Dans sa longue lettre au Ministre de l’Education Zhang demande que les problèmes suivants soient considérés. Après avoir lu certains articles écrits par le Professeur Zhang et grâce à mon expérience en Chine, voici plusieurs remarques.
Premièrement, le système universitaire n’est rien d’autre qu’un système d’indoctrination politique, ou en dehors des sciences et encore, il n’existe quasiment aucune liberté académique, sauf dans une poignée d’universités, orientées vers l’international, qui ne sont rien d’autre que des vitrines derrière lesquelles se cachent une pénurie presque totale de libres pensées, recherches, ou de critiques.
Il s’agit d’un système universitaire qui valorise et récompense la mémorisation et régurgitation de slogan du Parti. Les professeurs dictent, les étudiants écoutent, sans pouvoir questionner ou critiquer. Une éducation de sourd muet, vide de pensée originale ou créative. Zhang décrie cette pratique qu’il voit comme dévalorisante, manipulatrice, dépourvue de sens autre que de permettre au Parti de garder les étudiants bêtes, pour mieux les contrôler.
Il s’agit d’un système ou l’Etat tri sur le volet les meilleurs éléments pour faire miroiter à l’opinion internationale la « supériorité » et la « crédibilité » du système universitaire en Chine. Que des mensonges destinés à s’attirer étudiants et chercheurs internationaux, qui une fois en Chine se trouvent confrontés à des programmes académiques inadaptés à leurs besoins intellectuels ou professionnels. Pour nourrir des départements internationaux mandatés par l’université pour faire rentrer le maximum d’argent, sans pour autant s’occuper de la qualité des locaux ou de la compétence des professeurs, ou des critiques des étudiants.
Il s’agit d’un système qui voit sortir six millions d’élèves diplômés chaque année, mais endoctriné et très peu préparé aux réalités du marché de l’emploi. C’est au contraire les cadres riches qui envoient leurs enfants, souvent membres méritant de la « Ligue de la Jeunesse Communiste», à l’étranger pour étudier, et qui ensuite reviennent en Chine pour administrer et garder en place les mêmes perversions du système.
Le Pr. Zhang critique aussi le système permettant aux écoles préparatoires privées, dont les gérants sont membres du Parti, de s’enrichir en aidant les élèves à « tricher » aux examens d’entrée aux universités étrangères en leur offrant (vendues très cher) les réponses, ou en les aidant à mémoriser les réponses. Ceci crée une culture de tricheurs.
Sur ce dernier point, il existe une documentation assez importante prouvant ces pratiques, démontrant que les étudiants chinois réussissent à passer les examens d’entrée grâces à des pratiques louches, obtenant des notes presque parfaites et débarquant dans les pays destinataires sans connaitre la langue assez bien pour leur permettre de suivre les cours.
Deuxièmement, en forçant ceux dans l’ES à accepter seulement les points de vues philosophiques et politiques du Parti, le gouvernement va à l’encontre des soi-disant droits garantis par la constitution chinoise votée en 1993 par le CPPCC et le CPC, supposée protéger les droits civils de tous citoyens chinois, leurs droits à la liberté d’expression entre autres.
Zhang, professeur en droit, questionne les réelles intentions du Parti, qui cherche à perpétuer les promesses de « réformes et d’ouverture du pays », créant de fausses institutions soi-disant « démocratiques », ressemblant plutôt à une couverture permettant de limiter ad infinitum les droits du peuple chinois, et d’autre part un moyen de démontrer un effort de leur part aux étrangers, afin d’attirer les investissements, technologies, etc. Encore des mensonges.
« Gagner de l’argent n’est pas tout », dit Zhang en évoquant les paroles de Deng « gagner de l’argent est glorieux » qui ont permis au Parti Communiste de fusionner ses principes révolutionnaires Marxiste, Leniniste, Confucien, Maoïste avec ceux du capitalisme, mais sans pour autant ouvrir le système politique ni lâcher l’emprise du Parti sur les libertés politiques du peuple chinois.
En Chine les droits sont purement économiques, pas politiques et ceci malgré l’introduction d’une constitution en 1982 que Zhang considère comme un outil pour mieux bafouer et faire sortir les « ennemis du peuple », et faire croire à la communauté internationale, voir même chinoise, que le Parti compte respecter les droits à la liberté du peuple chinois.
En ce qui concerne les stratégies du règne du Parti Communiste chinois, Zhang met en garde. Il y a plusieurs Chines, dit-il, une qui est explicite et destinée au peuple chinois : les lois, la constitution, une structure politique qui en mot seulement, se fait appeler « démocratique », avec le CPPCC et le CPC, en rien représentatifs du peuple. Et toujours pour le peuple chinois, celle qui est plus implicite, ou règnent les interdits non écrits, ou l’on récompense et punit par rapport à son adhésion et son conformisme au Parti.
Les deux vivent des fois en contradiction l’une de l’autre, mais des fois aussi en harmonie, selon les besoins du Parti et toujours pour garder le dessus. Un sable mouvant perpétuel. C’est de ce jeu diabolique que parle et souffre le professeur Zhang.
Il y a enfin la politique vers l’extérieur qui est aussi implicite et explicite, ou les mêmes jeux sont joués pour et contre une audience étrangère : le tapis rouge, la rhétorique nationaliste, l’argent « sans ficelles », le charme, le mercantilisme, l’appât d’accès au marché chinois pour les multinationales, l’opacité voulue, pour citer quelques exemples. Le Parti a un agenda stratégique très précis. Voilà la grande stratégie Dengiste, pas plus qu’une ruse stratégique digne des 36 stratégies, voire des 6 stratégies dites secrètes parce que tellement manipulatrices et amorales.
Dernièrement, dans sa lettre, Zhang condamne les pratiques implicites qui sont de punir toute personne s’entravant à la volonté du Parti et donc de la nation, qui ne font qu’un. Exemples de punitions : pour « traitrise » : prison, torture et pour leurs enfants et la famille toute entière, rendre difficile l’éducation, pénurie d’emploi ; dans le monde professionnel non-droit aux promotions, un black-listing implicite, silencieux et abominable.
Ces pratiques expliquent qu’en Chine, les gens ont peur de s’exprimer, écrit-il. Et même quand ils disent quelque chose, ils le disent de façon ambiguë, oblique, cryptique pour éviter « les ennuis ». Conséquemment, le Professeur Zhang et ses collègues ont raison de s’inquiéter des accusations de « traitres », faites par Fang Jinggang.
Le professeur Zhang renvoyé
Le professeur Zhang a été renvoyé de son poste, selon une information donné par un étudiant de l’université. L’Université Science et Droit de la Chine de L’Est a demandé au Professeur une autocritique de ses écrits et actions, pour annoncer « qu’il avait commis une erreur et que le Parti avait toujours raison », et « pour avoir perturbé le Ministre de l’Education Yuan Guiren». En Chine dans le secteur de l’ES, sans parler des autres secteurs, l’extrémisme Maoïste sévit toujours. Ainsi il ne reste plus qu’au « traitre » Zhang et à sa famille, de disparaitre avant qu’on ne le fasse disparaitre.








