Universités : comment “maintenir l’ordre” sur les campus chinois

Les récentes tensions en Mongolie intérieure, entre l’ethnie minoritaire autochtone (qui souhaite en partie son indépendance) et l’État autoritaire chinois, ont révélé une pratique envers les étudiants dont je veux parler dans ce billet. (Lire aussi les articles de fond : Mongolian Students Locked-In ; et en chinois et bloqué en Chine (traduire avec Google) ici et ici)

Ce n’est pas la première fois que le régime autoritaire ordonne aux administrations d’université de restreindre les entrées et les sorties d’étudiants et professeurs, et d’interdire les sorties le week-end. Justement les universités sont construites de telle façon à permettre un tel cantonnement. Surveillance faite par les profs, personnels de sécurité et les étudiants sur eux-mêmes, grâce aux membres de La Ligue de Jeunesse Communiste.

À Pékin aussi, lors des récents événements « Jasmin » dans le cartier de Wang Fu Jing, l’ordre permanent a été donné de verrouiller les universités et « maintenir l’ordre » sur les campus, centre de détention ? Les professeurs sont chargés de sermonner sur les valeurs patriotiques, avec à l’appui maximes Confucéennes, Maoïstes, Deng, Zhang, Hu et les « 5000 ans d’histoire » afin « d’harmoniser » tout le monde. Les étudiants internationaux sont pris eux aussi dans les filets.

Le régime autoritaire a peur des étudiants chinois, et cela depuis les événements de Tiananmen pendant le mois de juin 1989. Justement, aujourd’hui les événements de la Mongolie intérieure correspondent très exactement avec l’anniversaire du massacre de Tienanmen, dont le nom « Liu Si » (4 juin) n’est que chuchoté sur les campus, ou règnent la peur, la loi du silence, la nausée. Les fantômes du passé continuent de hanter les couloirs et les consciences, les mensonges de suffisent pas.

Le régime autoritaire chinois préfère que ces murmures se produisent verrouillés à l’intérieur des universités où d’autres moyens coercitifs existent, pour soumettre au silence tous les étudiants ou profs « réfractaires ». Le régime sévi surtout dans les universités en Chine, temples de formation, d’endoctrinement, où la liberté d’expression est sévèrement réprimée ; où règne un système de bâton et de carotte - une répression « douce » - ; où les plus conformistes sont les plus récompensés et les rebelles renvoyés (sur ce sujet, voir le dernier billet que j’ai écrit sur le Professeur Zhang).

Les profs étrangers sont tenus en dehors de ce système, contrôlés différemment. Pour avoir critiqué le Parti Communiste, j’ai vu deux professeurs étrangers, un Américain et un Anglais, sous deux jours, se faire accompagner à l’aéroport et mis dans un avion. Aucune tolérance, sauf dans quelques universités “vitrine”, tel que Tsinghua, Pékin pour faire croire que le régime poursuit des « universités de classe mondiale ». Je dis bien le régime, en grande partie le peuple chinois en est la victime.

La plupart des universités en Chine sont entourées de clôtures, murs, souvent avec des sorties aux quatre coins cardinaux, gardées par aux moins deux personnes et des agents de la sécurité en civil, avec contrôle de carte d’identité. Il est rare que les quatre issuse soient ouvertes en grand, créant un effet d’entonnoir ou les étudiants défilent, des fois à la queue leu leu. D’autant plus quand il y a risques de tension en Mongolie intérieure, au Tibet, dans le Xinjiang, Pékin, Shanghai.

Ce sont des observations que j’ai pu faire dans de la plupart des universités que j’ai pu visiter à Pékin ; des faits qui existent aussi dans d’autres villes, comme en témoignent d’autres profs, tous étrangers bien entendu. Je pense que beaucoup de profs chinois, non pro-régime, ont honte, et surtout peur. Un jour un prof m’a dit « pourquoi les étrangers viennent étudier ici, par leurs présence, ils aident le régime en donnant du crédit à un système complètement pervers, c’est absurde tout est mensonge ici ». Je n’ai jamais revu cette personne, un prof lambda rencontré devant un buffet lors d’une conférence.

Mais les murs ne sont pas qu’à l’extérieur du campus. Il existe aussi à l’intérieur des universités un système de contrôle “gants de velours”. C’est le rôle de la Ligue de la Jeunesse Communiste, en anglais (avec une description plus complète). Sur les campus, la Ligue fait la pluie et le beau temps. Ils sont incontournables, bénéficiant d’un pouvoir idéologique, donc correct, étant plus qu’un « Student Union », ayant des activités faisant partie d’une formation au leadership, entre autre une formation militaire, hommes et femmes, hors campus bien entendu, loin des regards surtout des étudiants étrangers. Soit la création d’une élite patriotique pour accompagner une éducation patriotique.

Hu Jing Tao, ancien président de la Ligue, en a fait son cheval de bataille dans la mise en place d’un système de contrôle de la pensée à l’intérieur des établissements. Le campus est devenu un système enrégimenté, permettant un contrôle de proximité sur les étudiants et profs, allant jusqu’aux dortoirs, avec un chef de chambre membre de la Ligue, voire du Parti.

Le Parti recrute les meilleurs éléments par ce biais, les plus fidèles, les plus patriotes. Ce système est très peu connu à l’extérieur du pays. De ce système “carotte-bâton”, les étudiants internationaux sont tenus à l’écart, leurs dortoirs sont à part, leurs salles de classes… pas de collusion, pas de regroupement.

Parmi les étudiants internationaux les réactions sont prudentes. Certainement le sentiment d’être “contrôlé” » les rend mal à l’aise. Les étudiants me parlent tout de même, me sachant discret, ou me voyant comme un médiateur apportant des solutions. Il ne faut pas longtemps avant qu’ils s’indignent lors de nos conversations :

- « En fait on n’a aucun droit sur le campus, payer, jamais critiquer, accepter des profs nuls, apprendre la langue et partir .

- « On n’apprend presque rien, on nous sermonne en nous faisant de l’endoctrinement, rien avoir avec la brochure qui m’a fait venir là »

- « Mon double diplôme en économie a été en fait deux ans pour apprendre le chinois »

- « Les meilleurs profs sont pour les étudiants chinois, nous, on nous donne des profs chinois patriotiques qui ont du mal en anglais, ne répondent presque jamais aux questions, ou de façon oblique »

- « Ce système n’a aucun sens »

Je pourrais continuer, la liste de doléances est aussi longue que sont peu nombreux les efforts faits par les universités étrangères, heureuses d’avoir signé des protocoles d’entente, de gagner de l’argent et de faire croire qu’elles offrent à leurs étudiants un programme d’échange avec des partenaires responsables. Auprès des étudiants internationaux dans plusieurs universités de Pékin, j’ai remarqué un phénomène psychologique curieux, une espèce de déprime, une oppression, un manque de gaité et de confiance que peuvent connaitre les étudiants dans le monde occidental, mais aussi au Japon.

Une fois, lors d’une conversation avec un étudiant africain francophone, il s’est tourné vers son ami chinois, assis à côté de lui et il m’a dit : « Vous voyez par exemple mon ami ici, en fait il est membre de la Ligue de Jeunes Communiste et il rapporte toutes critiques que l’on fait ici, dans le bâtiment international, à un professeur en charge de ces choses. Ensuite en classe, on nous fait un discours précisément sur le sujet qu’on a critiqué. C’est comme un jeu. Il fait semblant d’être mon ami, mais en fait c’est un espion ». Sur ce, son « ami » s’est levé et il est parti. « Tout est comme ça, aucun de nous n’a de vrais ami(e)s chinois, la Ligue Communiste est partout. »

Une autre fois, un assistant chinois me dit, en confiance et en chuchotant : « En fait, les membres de la Ligue se servent des étudiants étrangers comme sujet à étudier, leurs profs les poussent à apprendre à contrôler les étrangers ». D’autres viennent me voir, la plupart des étudiants étrangers, je fais ce que je peux pour les aider, mais le problème est idéologique, politique, stratégique, raciste. Il ne faut pas oublier que la Chine n’est pas un pays libre, même si protéger par une « constitution », qui en fait sert au régime comme moyen pour faire sortir les réfractaires, qui sont ensuite « disparus » ; et l’éducation est contrôlée très strictement, c’est à l’étudiant, surtout chinois, de se conformer ou avoir des problèmes lors de la période d’embauche.

Les étudiants internationaux ne sont pas venus en Chine pour gouter à l’autoritarisme, mais pour apprendre, connaitre et comprendre un pays avec 22 % de la population du monde, le deuxième PIB au monde, un acteur incontournable au XXIe siècle. Les étudiants qui viennent en Chine ont fait un choix stratégique, courageux, osé, risqué, responsable. Mais certainement qu’ils ne veulent pas avoir à perdre leur dignité, se sentir abandonnés et forcés d’accepter « de vivre comme dans un camp d’endoctrinement », comme me dit un étudiant étranger.

Toutes les administrations font la sourde oreille, car il est plus facile de se plier, de gagner de l’argent et de nier catégoriquement toutes critiques, de s’internationaliser sans conscience ni déontologie.

Les étudiants internationaux n’aurait-il pas de droits ? Personne ne veut se pencher sur le traitement des étudiants internationaux en Chine ? Est-il plus facile de dire qu’ils ont tous tort, et de croire les mensonges d’un régime connu pour ses méthodes « soft power » ? Et la répression en Mongolie intérieure n’existe donc pas ? Ainsi que dans le Tibet et le Xingjinag et à Pékin et partout ailleurs en Chine, dans le silence et cachées des regards, et où finalement la liberté et le bonheur des étudiants est bafoué.

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Article du on Vendredi, juin 17th, 2011 at 18:16 dans la rubrique Educ'Chine, Photos. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

Un commentaire “Universités : comment “maintenir l’ordre” sur les campus chinois”

  1. En Chine : apprendre le français est un outil stratégique pour la “conquête” de l’Afrique | Le blog Educ’Chine dit:

    [...] Ils ont le sentiment de s’être fait avoir, que les bourses sont des appâts (Voir mes articles : Université : comment ‘maintenir l’ordre’ sur les campus” et Universités chinoises : publicités [...]

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