En Chine : apprendre le français est un outil stratégique pour la “conquête” de l’Afrique

Je souhaite ici analyser l’une des raisons principales de l’engouement chinois pour le français : la ruée vers l’Afrique.

La Chine a été en contact avec l’Afrique dès le XVème siècle grâce aux voyages de l’Amiral Zheng He, eunuque musulman, venant de la magnifique région qui aujourd’hui s’appelle le Yunnan et dont le grand-père était Perse. Un vrai roman. A la tête d’une flotte importante, Zheng He entreprit des voyages commerciaux et diplomatiques sans jamais coloniser, et qui furent pour la plupart des succès diplomatiques et commerciaux foudroyants (pour plus de détails voir la page wikipedia sur Zheng He). A la suite de sept voyages entre les années 1405 et 1433, la dynastie Ming décida de mettre fin aux expéditions et ce concentra sur la défense des territoires au nord du pays, menacés par les peuples conquérants des steppes.

Un saut de 600 ans en avant dans l’histoire, et aujourd’hui, la Chine s’intéresse à nouveau à l’Afrique. Mais il y a plus qu’un simple échange d’épices, girafes, et porcelaines. Cette fois les Chinois restent en Afrique, s’implantent, influencent, attirés par la richesse en ressources naturelles de ce continent de 54 pays et une population de près d’un milliard de personnes.

En particulier l’Afrique francophone est constituée de 31 pays africains et d’une population de 115 millions, où le français est soit une des langues officielles, ou bien fréquemment utilisée. Ce phénomène est la conséquence de la période de colonisation de l’Afrique par la France lors du XIXème et début XXème.

Mais aujourd’hui ces républiques sont des démocraties fragiles avec des droits civils jeunes et vulnérables, souvent avec des problèmes de corruption, censure, dirigeants capricieux et aimant trop le pouvoir et les privilèges. Dans ce scénario coule l’argent chinois, qui ne pose pas de questions embarrassantes, qui n’est rattaché à aucune condition de respecter les droits de l’homme, les droits civils, les principes de liberté et d’égalité.

Les échanges avec la Chine sont pour la plupart purement commerciaux, surtout pour l’exportation de denrées vers la Chine, et « culturels ». La Chine pratique une diplomatie « person-to-person, » unilatérale, secrète entre l’Etat chinois et certains individus au pouvoir, avec avantages matériels à l’appui.

Rien que dans le secteur de l’enseignement supérieur j’ai pu identifier deux avantages ou stratégies permettant au régime de Pékin le moyen de s’implanter en Afrique.

Bourses d’études

Un jour, dans l’université où je travaille, un professeur d’économie , un Américain, me dit, « aujourd’hui, j’ai appris quelle était la stratégie de la Chine en Afrique par un professeur chinois qui m’a dit : “à coup de bourses d’études, la Chine va complètement dominer le continent Africain : ressources, infrastructures, gouvernements, âmes. Ils vont nous l’offrir sur un plateau, on n’aura rien à coloniser, on n’aura rien à reprocher à la Chine. Les Africains qui étudient ici ne servent qu’à nous faire des amis en Afrique. Ils sont là pour ça, pour nous ouvrir les portes. Et en même temps on envoie nos jeunes talent là-bas.” » Sinistre augure.

Ça n’est donc pas une conquête coloniale par la politique ou l’idéologie ou les armes, mais plus « soft » : diplomatique, économique, et l’utilisation des échanges culturels avec les protocoles d’accords entre les universités et les bourses d’études comme outil stratégique, cheval de Troie. Un dicton chinois dit : un couteau se cache mieux derrière un sourire.

Il fut un temps où les bourses étaient offertes presque exclusivement aux enfants de l’élite africaine. Il y a eu beaucoup de recherches faites sur ce thème surtout dans la presse britannique et américaine (par exemple lire cet article dans le New York Times pour un aperçu de tactiques utilisées par le régime de Pékin). Mais la presse, dans plusieurs pays africains, a condamné cette pratique comme une manipulation machiavélique (ou dans le contexte chinois, les 36 stratégies – guerres psychologiques). Alors aujourd’hui pour créer moins de controverse, et agir plus discrètement, les bourses sont offertes à un plus large éventail d’étudiants africains, et toujours aux enfants de l’élite.

Ces bourses restent souvent des récompenses. Ces carottes sont dispensées entre autres par le biais des instituts Confucius, financés par le Parti, dont les livres scolaires sont rédigés par le Parti, dont les professeurs sont membres du Parti, et qui servent d’outils stratégiques de diplomatie (relation) publique et de désinformation. En Afrique il y en a 25, dans 18 pays, dont 3 en Afrique du Sud, le tout dernier membre du groupe BRICS (Lire mon billet Soft power chinois : se méfier des instituts Confucius). Il faut s’empresser d’aider les universités africaines et offrir à leurs étudiants des alternatives aux universités chinoises.

Sur le campus où je travaille, je côtoie beaucoup d’Africains, qui constituent un pourcentage très important des élèves étrangers. Je ne peux vous dévoiler le chiffre exact, au risque de dévoiler où je travaille. Mais c’est une communauté importante, qui vient de pays africains francophones et anglophones. Ils sont pour la plupart des enfants de personnes importantes ou ayant rendu des services à la Chine : diplomates, hommes d’affaires, police, média, journalistes achetés, souvent ceux faciles à corrompre. Je tiens cette information d’un ami Sénégalais, étudiant dans une université, dégouté, et qui est très branché dans la communauté africaine.

Il me dit, qu’ils ne sont pas heureux, et se plaignent du racisme, de la mauvaise qualité de l’enseignement, de la surveillance, de pratiques d’enseignements « bourrage de crâne ». Ils ont le sentiment de s’être fait avoir, que les bourses sont des appâts (Voir mes articles : Université : comment ‘maintenir l’ordre’ sur les campus” et Universités chinoises : publicités mensongères).

En Chine le mot pour décrire les noirs (afrique ou ailleurs) est « hei ren », « hei » veut dire : noir, sombre, et illégal. Un étudiant en parle. Cela fait des années que la communauté africaine en Chine demande au régime de Pékin de changer ce mot qui a des connotations négatives, et ainsi de changer l’esprit des Chinois envers les africains, mais sans succès. « C’est une humiliation permanente », me disent mes contacts africains. En 2010, lors d’une conversation pendant la journée de la francophonie, l’Ambassadeur du Soudan m’a dit entre les deux bouchées d’un repas : « La Chine est un pays difficile pour nous ». Les mots jouent des tours. De toute la journée de la francophonie, je n’ai vu aucun dignitaire chinois.

Apprendre le français en France : des vagues d’étudiants

Aujourd’hui le seul moyen pour un Chinois de réussir une implantation commerciale en Afrique francophone est de parler le français. Il est donc difficile pour eux d’ignorer le français. Et pour mieux établir et réussir les relations bilatérales entre la Chine et les pays africains francophone, la Chine s’est fortement mise au français. Mais rien à voir avec la France, qui sert en fait de tremplin vers l’Afrique.­­

Alors le régime à Pékin s’est largement tourné vers leurs universités patriotiques, à qui on a donné pour mission de former les agents diplomatiques, économiques, et culturels, pour partir à la conquête de l’Afrique. Les universités ont aussi signé des protocoles d’accords avec des partenaires en France et envoyé leurs étudiants en France. Aujourd’hui la France compte plus de 20,000 étudiants chinois. Beaucoup apprennent le français reviennent en Chine et sont envoyés en Afrique.

Ainsi ils sont des milliers à partir en Afrique. Un étudiant raconte : « Il y avait 24 élèves dans ma classe de français et neuf d’entre eux sont allés en Afrique. L’un d’eux à ouvert une entreprise là-bas. Et c’est comme ça partout ».

Dans la presse Chinoise, un journaliste explique, « très peu d’étudiants chinois vont travailler en Europe après l’obtention du diplôme, la plupart d’entre eux vont en Afrique, où pour les diplômés chinois, les salaires sont très attractifs, pouvant aller de 1000 à 1500 dollars américains par mois. Dans un marché de l’emploi très serré, concurrentiel et mal payé en Chine (voir mon article « Quelle est la valeur d’un diplôme en Chine »), le français est donc devenu un outil important pour ceux voulant partir en Afrique. Voilà la raison pour laquelle la langue française est devenue un outil important.

Ce journaliste continue : « En Chine, les entreprises et les organismes gouvernementaux sont à la source de tout recrutement vers l’Afrique. Ils n’embauchent pas sur place en Afrique. Formation en français et embauche par : le Ministère des Affaires Étrangères, le Ministère du Commerce, l’Administration Forestière, le Bureau de Construction Urbaine, Département de l’eau, COFCO (pétrole et denrées alimentaires) et des entreprises privées comme Huawei, ZTE et Zhongxing et d’autres. » Sachant en Chine que ces entreprises « privées » sont en fait largement financées et contrôlées par l’Etat. Il existe déjà une documentation importante à ce sujet, surtout dans la presse britannique.

Un autre journaliste fait le commentaire suivant : « La Chine devient populaire et puissante en Afrique, mais elle n’est pas bien vue par les pays occidentaux. Notre présence en Afrique est de plus en plus une source de problèmes entre la Chine et les pays occidentaux. Allant du pétrole du Darfour aux armes au Zimbabwe, les pays occidentaux accusent la Chine d’intérêts néocoloniaux en Afrique. Mais peu importe ce qu’ils disent, car très objectivement, les entreprises chinoises entreprennent de plus en plus de projets en Afrique, et des vagues de diplômés chinois spécialisés en français vont continuer à aller en Afrique ».

La France participerait-elle indirectement, sans en être vraiment consciente, de part sa culture et son histoire, à la colonisation et la conquête de l’Afrique par la Chine ?

La Chine a-t-elle crée une nouvelle forme de colonialisme ? Ou bien les intérêts économiques et culturels servent-ils en fait d’instruments politiques et stratégiques. Pas besoin d’armées qui seraient certainement mal vues en Occident. Alors, ils s’adaptent aux réalités géopolitiques avec des stratégies asymétriques. Et colonise quand même.

  • Quelques chiffres et articles

En Chine, le francais est la deuxième langue étrangère parlée. Il y a 71 universités qui offrent le français comme langue étrangère. Le réseau Campus France est très bien implanté dans plusieurs villes du pays. La France aussi fait de la culture un outil d’échange entre les pays. Aujourd’hui la France est un pays démocratique, libre, et où existe la liberté de l’expression, de la presse, des droits de l’homme. Ce n’est pas le cas en Chine, sauf pour ceux facilement dupés par la propagande. C’est un pays ou sévit un régime violent et conquérant (mer de Chine méridionale, Tibet, Xinjiang, Mongolie Intérieur, Afrique ?), « autoritaire » (une dictature cachée d’un Parti « soit disant communiste »), et un des pays les plus corrompus du monde.

Pour mieux comprendre lire ce très bon article paru dans Le Monde de Sanou Mbaye, l’auteur de L’Afrique au secours de l’Afrique (Edition de l’Atelier, 2009). Et un autre article ici.

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Article du on Vendredi, juin 24th, 2011 at 13:05 dans la rubrique Educ'Chine, La Presse du Monde. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

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