La Chine à l’assaut du Canada : les instituts Confucius en tête-de-pont

J’en réfère à un article que j’ai récemment écrit : « Soft power chinois : se méfier des instituts Confucius » Je vous conseille de le relire avant celui-ci, pour vous mettre un peu dans le bain.

Je viens de terminer deux articles sur les récents problèmes qu’éprouvent les écoles de langues chinoises au Canada face à l’implantation agressive des instituts Confucius. Aujourd’hui au Canada il y en a neuf.

Je vous conseille fortement de lire : Confucius Institutes Beware; Confucius saying : generous gifts hide unethical compromise; Canadian University Punished for Dalai Lama’s Visit.

” ‘These Confucius organizations have not come out of philanthropic ideals,’ Mr. Juneau-Katsuya, a retired CSIS agent, said in an interview. ‘They are part of a strategy. And they are funded and run by organizations that are linked to Chinese intelligence services.’ ” - un article de Adam McDowell, National Post, Canada.

Ils sont en anglais, mais représentent des expériences vécues par d’autres que moi. Les faits décrits sont souvent désagréables à concevoir et difficiles à imaginer. Surtout, il semblerait que beaucoup de personnes intéressées et affairistes travaillent assidument pour cacher leurs actions et la réalité. La moralité et la conduite éthique peuvent pour certaines personnes être des obstacles gênants.

Dans cet article je vais essayer d’expliquer comment le régime de Pékin se sert de la culture chinoise comme moyen de coercition et de désinformation, avec pour but sa survie.

Sur le lieu de mon travail, j’ai récemment eu une conversation à propos des instituts Confucius du Canada, révélatrice de la stratégie du régime de Pékin qui se sert des instituts comme instruments de diplomatie publique, de propagandes et de désinformation politique. Le but du régime, je pense, est d’influencer l’opinion publique internationale, en créant et en contrôlant elle-même l’information et en faisant des interventions directement sous les yeux de leurs hôtes.

En se servant des instituts et en général des échanges avec les universités, le régime a trouvé un moyen « soft » d’avoir une présence sur le territoire souverain d’un pays étranger qui est ouvert, tolérant, amical et où Pékin a des intérêts stratégiques. Une fois dans le pays, en ce servant des instituts, le régime de Pékin peut influencer l’information qui circule sur la Chine et contrer toute critique.

Ce que j’ai écrit sur les livres scolaires en est un parfait exemple. En apprenant le chinois dans des établissements comme les instituts Confucius, nos enfants apprennent en même temps des points de vues allant à l’encontre de nos valeurs démocratiques, de liberté, de respect et de dignité humaine.

La culture comme instrument de coercition

Les instituts Confucius ne seraient donc apparemment rien d’autre que des organismes para-patriotiques, instruments civiles des consulats et des ambassades de Chine ? La belle culture chinoise serait une arme à double tranchant ? Une épée de Damoclès pour tout résistant de la volonté du régime de Pékin ?

Le régime de Pékin avance ses intérêts nationalistes et intervient dans les pays étrangers de façon sournoise. Certains pays en apprenant les faits peuvent se défendre tandis que d’autres, surtout en Afrique, subissent (Lire l’article « En Chine : apprendre le français est un outil stratégique pour la “conquête” de l’Afrique »)

Ceci fait partie de ce que le régime de Pékin appelle “la grande stratégie de propagande externe” (Lire un livre de Anne-Marie Brady, Making the Foreign Serve China, ainsi que ses autres livres -aucune traduction n’existe en français- sur les techniques de la propagande utilisée par le régime de Pékin, le contrôle de la pensée étant le point de départ — Lire aussi Charm Offensive de Joshua Kurlantzik, journaliste et analyste au Carnegie Endowment for International Peace).

Sans le savoir, ou ne voulant pas le savoir, les universités où sont implantés ces instituts qui reçoivent de l’argent du Hanban, un bureau constitué de douze ministères dont celui de l’éducation et des affaires étrangères (un point important car inhabituel et révélateur), participent en fait a une mise en scène avec les instituts en question, lesquels sont des chevaux de Troie qui œuvrent pour la propagande du régime de Pékin.

En effet, il n’y a pas meilleur véhicule ou de couverture en apparence bénigne que l’utilisation de la culture chinoise et les écoles de langues Confucius pour œuvrer de façon inaperçue.

Beaucoup de mes contacts chinois admettent secrètement que le Parti se sert de la culture et en particulier du secteur de l’éducation, comme d’un instrument stratégique de persuasion, de manipulation et de coercition néfaste au peuple chinois. Déjà depuis les années Mao, la culture est instrumentalisée et retournée contre le peuple chinois pour mieux le contrôler. Aujourd’hui ces stratégies sont internationalisées et les instituts Confucius à travers le monde permettent au Parti de véhiculer et de livrer leurs messages. En Chine, l’habit ne fait que très rarement le moine.

Un point d’humour

Ai Wei Wei, artiste renommé de Chine, qui vient tout juste d’être libéré de prison, a appelé son entreprise “Beijing Fake Cultural Development Ltd.” Le mot “fake” (faux) frappe. Le nom est ironique, car Ai Wei Wei ne fait pas de contrefaçons. En fait c’est plutôt une remarque politique, il sait que le Parti se sert de la culture de la Chine comme d’un instrument de contrôle, de persuasion et de charme manipulateur. En Chine les courageux sont cyniques ; c’est souvent une question de survie, mais dans l’Occident on est facilement flatté et dupé. Les cultures ne sont pas alignées.

L’implantation d’un institut Confucius commence souvent avec une implantation dans une université étrangère, souvent parmi les plus prestigieuses. Pourquoi choisir les universités plutôt que d’autres institutions ou bien des instituts séparés ? Elles sont moins surveillées par les services des ministères des affaires étrangères, et de défense, sont à priori facilement manipulées car innocentes, ont accès aux centres de recherche et aux talents intellectuels et ont toujours besoin d’argent. Apparemment la menace de perte de leur indépendance académique ne semble pas perturber les administrateurs des universités partenaires. L’argent fait toujours bon ménage avec la moralité, Molière n’en penserait pas moins. Et si la liberté d’expression existait vraiment en Chine, imaginez vous que je n’aurais pas besoin de me servir d’un pseudonyme, et Liu Xiaobo, prix Nobel de la paix 2010, ne serait pas en prison.

Au Canada, une école de langue réfractaire.

Alors, pourquoi ne pas apprendre le chinois dans un établissement en dehors du réseau des instituts Confucius ?

L’année dernière, sur un campus en Chine, j’ai eu une conversation avec une personne responsable de la gestion des instituts gérés par une des universités de Pékin. Nous avons de bonnes relations. Les universités sont chargées de gérer les instituts avec le Hanban qui s’occupe entre autres du financement. Le programme des instituts a été lancé en 2004. A compter de 2010, il y a 316 instituts dans 94 pays. C’est une croissance fulgurante en très peu de temps.

Cette personne me demande mon avis et m’informe de l’existence d’un problème au Canada avec une école de langue chinoise appartenant à un Canadien d’origine chinoise, une école dont le dirigeant refuse de « collaborer avec nous » et qui souhaite garder son « indépendance par rapport à nous». J’ai senti que de ne pas pouvoir « contrôler » cette école leur posait un sérieux problème d’ordre stratégique…mais pourquoi au juste ?

Elle me dit alors que le Hanban souhaite que « toutes les écoles de langue chinoise à l’étranger soient strictement contrôlées par nous, « pour des raisons financières » ; que cette école au Canada est « difficile » et « non-coopérative » ; que le patron n’était pas raisonnable. Je me suis dit, qu’en fait, cette école était tout simplement « réfractaire » à la volonté et la stratégie du régime de contrôler l’information. Je lui demande alors pourquoi cette école est importante ? Elle répondit : « le Canada est très important pour nous », et cette école est située « dans une zone stratégique où la population d’expatriés chinois est importante. » Une zone stratégique ? Il y a aussi le pétrole canadien que vise Pékin China eyes canada Oil, US’s energy nest egg »). Au jeu d’échecs, ou go, tout est lié.

Je lui ai demandé si les livres scolaires de cette école étaient ceux du Hanban, elle me répondit que ce n’était pas le cas, mais j’ai senti que c’était le vrai problème, car le contenu des livres scolaires ne pouvait donc pas être contrôlé par les rédacteurs patriotiques du Parti. En somme, cette école réfractaire avait-elle un agenda politique en opposition avec le Hanban et donc menaçant les « vérités » du Parti ? Je pense que la réponse est oui !

Je n’ai pas pu l’aider car je sentais qu’elle n’était pas franche avec moi, que nos bonnes relations n’étaient qu’un simulacre et que ces écoles servaient en fait au Parti comme instrument de « contrôle de la pensée » des jeunes étudiants canadiens et pour gérer l’image de la Chine à l’étranger. Certainement que le Hanban trouvera le moyen de se débarrasser de ce réfractaire.

Peut-être même avec l’aide inconsciente des universités canadiennes qui reçoivent de l’argent du Hanban et ne sont apparemment que des pions sur l’échiquier du régime, qui joue à un jeu de “la grande stratégie de propagande externe” en faisant de la culture chinoise son instrument de coercition soft et de contrôle de l’opinion publique canadienne (relire Canadian University Punished for Dalai Lama’s Visit).

Je ne connais pas le sort de cette école réfractaire canadienne. Mais c’est ce type d’expérience qui aujourd’hui m’amène à écrire ce blog. N’oubliez pas qu’il faut toujours poser les questions gênantes – même au risque « d’offenser », une défense qui souvent n’est qu’un écran. Il est important d’aller aux fonds des questions avant de signer les contrats, de ne pas ce faire avoir par les grâces charmantes de la belle culture chinoise, instrument dans les mains du régime de Pékin. Il en va de nos valeurs et principes qui ne sont pas ceux du régime de Pékin qui se sert de tous les moyens pour arriver à ses fins, à savoir sa survie.

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Article du on Jeudi, juin 30th, 2011 at 14:26 dans la rubrique Educ'Chine, La Presse du Monde. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

Un commentaire “La Chine à l’assaut du Canada : les instituts Confucius en tête-de-pont”

  1. Soft power chinois : se méfier des instituts Confucius | Le blog Educ’Chine dit:

    [...] aussi mon article intitulé : La Chine à l’assaut du Canada : les instituts Confucius en tête-de-pont. Share and [...]

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