L’attachement, viscéral, à une école individualiste, élitiste et surtout sûre du caractère égalitaire de ses valeurs et de son fonctionnement. Tel est le non-dit que charrie le violent et quasi unanime tir de barrage qui a accompagné l’annonce d’une expérimentation destinée à lutter contre l’absentéisme dans trois lycées professionnels de l’académie de Créteil. Ce non-dit sourd derrière les quatre arguments « anti-cagnotte » les plus entendus.
Un premier argument affirme que la récompense du « mérite » est souhaitable, mais conteste que l’assiduité en cours puisse constituer un « mérite ». C’est incontestable pour les élèves âgés de moins de 16 ans donc soumis à l’obligation scolaire ; la loi l’impose. Mais il n’est pas question d’eux ici. Il est question de jeunes qui ne sont plus soumis à cette obligation ; de jeunes que le système éducatif, les associations, les familles, n’ont pas su convaincre, jusque-là, des vertus de l’assiduité scolaire ; de jeunes qui évoluent dans un environnement peu sécurisant et ne peuvent ignorer que l’entrée dans la vie active sera, pour eux, largement problématique ; de jeunes qui, pour certains, sont soumis à une pression sociale dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle ne valorise pas l’implication dans les études ; de jeunes inscrits dans des lycées professionnels, à savoir des établissements confrontés à ce que l’administration appelle une « évaporation » préoccupante
Est-on certain de vouloir leur dénier le « mérite » qu’ils ont à faire confiance, envers et contre tout, à l’institution scolaire pour les conduire vers un diplôme ? Est-on certain que leur assiduité n’est pas plus « méritante » que celle d’adolescents qui, par le hasard absolu de la naissance, grandissent dans des familles attentives à leur destin scolaire ; sont scolarisés dans des établissements où les valeurs du beau, du savoir, de la culture sont communément partagées par la majorité des élèves ; savent que leurs efforts seront justement récompensés par l’accès à quelque filière d’excellence qui, en France, leur délivreront, dès l’âge de 20 ans, un sauf-conduit pour l’ensemble de leur vie professionnelle ? Le « mérite » est-il de même nature pour tout le monde ? Tous les boxeurs doivent-ils boxer dans la même catégorie, le poids plume contre le poids lourd, alors même que leur morphologie doit certes à leurs efforts mais aussi, là encore, à l’arbitraire de la naissance ? Tous ne méritent-ils pas, dans leur catégorie, leurs médailles d’or ? Doit-on cesser de chercher des compensations pour aider ceux qui en ont besoin, en admettant que ce qui va de soi pour les uns exige du « mérite » de la part des autres ?
Un deuxième argument condamne l’attribution d’une récompense collective – les sommes engrangées le sont pour financer un projet de classe -, notamment parce que le refus de cette récompense pénaliserait le groupe tout entier, quand bien même il serait le fait de quelques-uns de ses membres. L’on semble ici découvrir que l’Education nationale n’a rien contre les punitions collectives. Elle les a pourtant restaurées en 2004 par une circulaire indiquant qu’«une punition peut être infligée pour sanctionner le comportement d’un groupe d’élèves identifiés qui, par exemple, perturbe le fonctionnement de la classe ». A l’époque, nul ne s’y était trompé : fédérations de parents de droite comme de gauche, syndicats enseignants et syndicats lycéens avaient bien compris que ce texte avait vocation à autoriser des « punitions collectives ». Les récompenses, elles, restent individuelles, du professeur qui remet les copies en donnant publiquement les notes des uns et des autres jusqu’aux multiples prix que délivre chaque année l’Education nationale, en passant par la logique des examens et concours qui, à de rarissimes exceptions (comme les TPE), récompensent ou sanctionnent individuellement. La cohésion d’un groupe, la réussite d’une équipe, ne seraient-elles vertueuses que sur les terrains de sport ?
Troisième argument : cette modeste expérimentation viendrait masquer les errements de la politique éducative menée dans l’académie de Créteil. L’argument porte. Comme l’écrivent les syndicats FSU de l’académie : « l’absentéisme scolaire dans l’enseignement professionnel, trouve essentiellement des racines dans une orientation par défaut sur des 3ème, voire 4ème ou 5ème vœux des jeunes dans des filières non choisies ». A quoi l’on est tenté d’ajouter que ces problèmes renvoient également au fonctionnement du collège, lequel est pénalisé par les difficultés du primaire, qui ne bénéficie pas toujours pleinement des apports des crèches, d’ailleurs insuffisamment nombreuses, sans parler de l’insécurité sociale, urbaine et affective dans laquelle grandissent trop d’enfants et d’adolescents…
A ce jeu-là, l’urgence est de ne jamais rien toucher puisqu’il va de soi qu’aucune expérimentation, a fortiori aussi modeste que cette « cagnotte », ne résoudra les vastes problèmes ici énoncés et dénoncés. Est-on certain de vouloir attendre et de ne pas même tenter des approches différentes ? Pense-t-on vraiment que des innovations qui ne sauvent qu’une vie ne valent pas la peine d’être mises en œuvre puisqu’elles ne parviennent pas, du premier coup, à sauver toutes les vies
Le quatrième argument touche aux relations incestueuses de l’école et du monde de l’argent. Il faudrait ne pas récompenser le mérite scolaire en espèces sonnantes et trébuchantes. Doit-on croire que les stratégies d’orientation ne sont pas, pour une part déterminées, par l’appât de gains futurs ? Doit-on croire que cet appât ne constitue pas un moteur, une source de motivation, pour certains jeunes et pour leurs entourages ? Doit-on oublier que les établissements les plus prestigieux bénéficient, de la part de l’Etat, de financements nettement supérieurs aux établissements les moins recherchés ? Doit-on croire que les effets ghetto - qu’ils concernent les quartiers pauvres ou les quartiers riches - ne sont pas liés aux possibilités financières des familles et au choix de lieux de résidence donnant accès à de « bons » établissements (ou, à l’inverse, à l’impossibilité de réaliser de tels choix) ? Doit-on croire que l’accès au marché du parascolaire ou des cours particuliers ne détermine pas, là encore en partie, le rapport à l’école et les parcours scolaires ? Doit-on croire que la contrainte économique ne rôde pas, en permanence, autour de l’école, que l’Education nationale est vierge de tout rapport direct ou indirect avec l’argent, y compris avec celui qui corrompt les consciences et achète les silences ?
Cette polémique de la « cagnotte » adresse enfin un message bien peu encourageant à ceux qui, à l’Education nationale, osent des réponses singulières aux problèmes auxquels ils sont confrontés, geste courageux dans un système éducatif qui essaye d’apprendre à sortir d’un fonctionnement « top / down » pour demander plus d’initiative aux établissements, sans toujours leur donner les moyens qu’ils espèrent. J’ignore si cette « cagnotte » fonctionnera. Je préfèrerais, à l’évidence, que l’école n’ait pas à penser ni à tenter de tels dispositifs. Mais je constate que les initiateurs de ce dispositif auront tenté de voir l’école telle qu’elle est, et non telle que nos représentations ou nos idéologies la voudraient.








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C’est certain Emmanuel. Ces élèves ont davantage de mérite lorsqu’ils s’accrochent. C’est certain: des compensations peuvent, doivent exister. La question reste: lesquelles? On peut faire des expériences. Celle-ci permettra peut-être de sauver “une vie” ou “quelques vies”. Mais peut-on vraiment croire à la pertinence d’une telle mesure, face à tout ce qui pourrait être fait en amont (orientation) ou pendant le lycée (projets, aide spécifique pour ceux qui sont obligés de faire des petits boulots à côté). La “cagnotte” comme on dit n’est effectivement que l’expression d’une profonde difficulté à abandonner le schéma élitiste. Même si ce système est devenu non républicain dans la mesure où il ne parvient pas (peu) à hisser les plus pauvres au sommet.
Personnellement, je trouve cette mesure désespérée et désespérante. Elle révèle, mais ne résoud rien. Doit-on préférer de tels compromis sous prétexte qu’ils sont “pratico-pratiques” à une véritable politique d’équité? Je reste utopiste.
Je penche à titre personnel pour que les élèves qui sont inscrits et qui ne viennent pas en cours paient les frais de scolarité inutilisés (au prorata : du nombre d’élèves dans la classe, des coûts fixes, du salaire horaire d’un professeur)et que l’argent ainsi gagné soit versé aux élèves boursiers ou à une fondation type fond social lycéen.
Il n’y a pas d’obligation scolaire après 16 ans mais ils signent un document à l’inscription qui les engagent et pour certains les obligent (boursiers, aides sociales etc.) à être présents. Respecter cet engagement moral et écrit, c’est un début pour reprendre en main son destin.
Je ne suis pas contre les expérimentations mais aller jusqu’à 10 000 € pour une chose qui est normale et une obligation depuis 200 ans c’est énorme. D’un autre coté, des postes d’AE, qui eux ont des diplômes et ont réussi sans en être récompensés par un emploi, à plein temps, en CDI et payés à hauteur de leurs qualifications sont supprimés et que ces 20 000€ potentiels c’est presque le net d’un poste d’AE.
L’engrenage ensuite, les élèves vont se demander pourquoi on ne finance par leur travail à la maison en heures supp?
fred131
J’ai lu que NS s’était cru obligé de déclarer qu’il n’approuvait pas “la cagnotte” alors que, par ailleurs, il dit n’avoir d’autre objectif que d’accroître l’autonomie et les “marges de manoeuvre” des établissements.
Pour réagir aux propos de fred131, si on pense que la présence et l’action des assistants d’éducation sont à même d’assurer ou, au moins, d’encourager l’assiduité des élèves des LPE, l’Académie de Créteil pourrait expérimenter cette alternative.