La curée

Une méfiance, toujours, pour les histoires trop simples, a fortiori quand il s’agit d’éducation. Des histoires comme celle qui nous est racontée à propos de ces lycéens ayant « menacé » leur enseignante, au lycée Jean Lurçat, à Paris, car elle leur reprochait d’utiliser leurs portables en cours.

J’ai connu ce lycée, comme de nombreux journalistes, quand il était dirigé par Gilbert Longhi. J’en ai été membre du conseil d’administration il y a une petite dizaine d’années, sur sa proposition, au titre des « personnalités extérieures ». Et depuis la révélation de l’histoire, je me demande si les choses sont aussi tranchées qu’il y paraît, avec d’un côté ses « sauvageons » et de l’autre son enseignante maltraitée.

Soyons clair.

Je ne doute pas de la réalité des faits. Je considère par ailleurs que les portables sont une plaie -la plaie ? – des salles de classe depuis plusieurs années. Je suis favorable à leur interdiction en cours voire dans l’enceinte scolaire, encore que ce second point m’apparaisse moins nettement. Et je pense que rien ne justifie des « menaces » à l’encontre d’un enseignant.

Mais dans cette affaire, j’aimerais quand même savoir qui sont ces élèves, et surtout comment on en est arrivé là. Ont-ils rencontré les mêmes problèmes, de leur point de vue, avec d’autres enseignants ? Comment portent-ils leur histoire scolaire ? Leur orientation a-t-elle été un tant soit peu choisie ? Pourquoi les instances de médiation qui doivent toujours exister à Jean Lurçat n’ont pas pu, pas su, prévenir ce qui s’est produit ? Cette enseignante est-elle la seule à rencontrer de tels problèmes ? Que font les autres professeurs – je veux dire :que font-ils pour éviter le problème, s’ils l’évitent, ou pour le gérer, le canaliser, s’ils ne l’évitent pas ? Comment les choses se passent-elles avec les autres classes dans lesquelles enseigne la même professeur ? Bref : qu’en est-il de la relation pédagogique, du rapport entre les enseignants et ces élèves qui, s’ils ont le profil que je suppose, doivent être majeurs en bonne partie, ce qui n’est pas neutre ?

Même ce papier, ce matin, dans Libération, qui prend la peine d’ouvrir la parole, ne répond pas à ces questions. Quant au ministre, il semble avoir déjà jugé l’affaire.

Malaise. Car d’expérience, vouloir mettre 100% des torts d’un seul côté reflète rarement une réalité éducative.

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Article du on mardi, novembre 24th, 2009 at 14:02 dans la rubrique Sur le vif. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

4 commentaires “La curée”

  1. causette dit:

    C’est un article courageux que celui d’Emmanuel Davidenkoff. Face à ce genre de problème, et lorsqu’on gratte le fond de l’histoire, sans tabou, il y a une somme d’interactions. Il n’est pas question de justifier l’attitude des élèves. Mais si on veut « avancer » sur ces questions, notamment via la formation des enseignants, il faudra bien prendre en compte que la situation, comme dans toute situation conflictuelle, est le résultat de relations entre les individus, selon leur ressenti respectif, leurs réactions… C’est souvent plus facile de réduire les choses à leur simple expression finale. Mais ce qui est simple n’est pas souvent vrai!… Et réciproquement.

  2. J.-J.Guinchard dit:

    Nous sommes en novembre: quand on connaît le fonctionnement humain d’une classe de lycée, on se doute que la situation devait mûrir ou pourrir, c’est selon, depuis la rentrée de septembre. Alors qu’est-ce qui avait été fait, de la part des professionnels concernés, c’est-à-dire l' »équipe éducative » (guillemets tant ces groupes de profs d’une classe sont le plus souvent fantômatiques), le ou la C.P.E., la direction? Rien de bien efficace apparemment. Dans mes propres classes, les portables sont apparus de façon nette depuis un mois. Le règlement intérieur, signé par les élèves, est très clair: utilisation en classe -> confiscation immédiate, dépôt chez les chefs d’établissement et récupération par les parents, y-compris pour les majeurs et les élèves de BTS. Bon, mais je préfère toujours commencer par régler les choses en interne tant que c’est possible, c’est-à-dire pratiquement toujours. Premier message: au bac, vous ne pourrez pas regarder l’heure sur votre appareil, donc achetez-vous une montre. Deuxième message: froncements de sourcils, air désapprobateur si on consulte des SMS sous la table. Troisième: je me plante en silence à côté du fautif / de la fautive, je tends la main et j’attends. Je pose ensuite le corpus delicti sur le bureau, quatrième message: aujourd’hui je le rends à la fin de la séance, mais c’est la dernière fois. Vous connaissez le règlement, j’ai été patient, je l’applique la semaine prochaine. On en est là. Il y a déjà nettement moins de « cas ». Conclusion: mes élèves me fatiguent mais je ne les déteste pas et eux non plus. Ceux qui veulent progresser y arrivent. Dernier mot, euphémistique: quelle nullité, la direction des ressources humaines dans l’Educ Nat!

  3. La curée « Snas-fs – Revue de Presse dit:

    […] Lire l’article dans son intégralité. […]

  4. Clarima dit:

    Il me parait important de ne pas généraliser;
    Comme toujours dans les relations entre profs et élèves, il n’y a pratiquement jamais « une classe » contre (ou pour) un/e prof’, mais un/e ou quelques élèves qui se proclament eux-mêmes représentants des autres, ou qui sont considérés comme représentants par le/s profs’ ou par le/la chef de l’établissement qui les utilise comme moyen de pression contre tel ou telle.(oui, j’ai connu ce cas personnellement, ou par mes collègues de collège ou de lycée).
    Les adolescents ont besoin d’un cadre,mais pour que ce cadre soit accepté et efficace, l’ensemble de l’équipe éducative:
    élèves, parents, administration, et profs doivent l’élaborer ensemble et s’y référer d’une manière cohérente ;
    L’autorité demande obligatoirement la cohésion et la solidarité, qui me paraissent lourdement manquer entre les partenaires autour des jeunes.
    Cela permettrait qu’une prof’ ne soit pas mise en cause sans pire raison qu’un problème de téléphone en classe, et que les problèmes soient réglés en amont en équipe, avant qu’ils ne dégénèrent en guerres.

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