Les pauvres et l’école, deux lectures et un souvenir

Toujours en écho à cette histoire de quotas de boursiers dans les grandes écoles, cette fois à l’attention de ceux que lasserait le « politiquement correct » selon lequel la mobilité sociale constitue un objectif communément partagé, une sorte d’évidence qui n’interrogerait que le système éducatif et pas tout un ordre social.

Lire ou relire L’institution scolaire et ses miracles, de Smaïn Laacher (La Dispute, 2005) et Retour à Reims de Didier Eribon (Fayard, 2009). Ici, ce ne sont pas directeurs des grandes écoles, les ministres ou les éditorialistes parisiens qui glosent sur la mobilité sociale, mais ceux qui la vivent ou l’ont vécue. Et ce dont ils témoignent se situe à mille lieues de la bonne conscience, voire de la condescendance, qui s’étale depuis une semaine autour du sujet.

Le Smaïn Laacher, je l’ai lu à l’époque de sa parution, et il ne m’en reste que l’écume – je renvoie donc à l’entretien qu’il m’avait accordé à l’époque, dans lequel il disait, entre autres : « Pour les enfants de milieu populaire et issus de l’immigration, la réussite scolaire se paie au prix fort. Car, si l’école ouvre sur le monde, elle bouleverse tous les repères. La réussite se fait contre ce qu’on est, contre son milieu, contre ses copains… C’est aussi pour cela que la réussite reste toujours fragile, résulte toujours de parcours improbables. »

Eribon, maintenant : « L’apprentissage de la culture scolaire et de tout ce qu’elle exige s’avéra pour moi lent et chaotique : la discipline qu’elle requiert du corps autant que de l’esprit n’a rien d’inné, et il faut du temps pour l’acquérir quand on n’a pas eu la chance que cela intervienne dès l’enfance sans même que l’on s’en aperçoive (…). Pour le dire simplement : le type de rapport à soi qu’impose la culture scolaire se révélait incompatible avec ce qu’on était chez moi, et la scolarisation réussie installait en moi, comme une de ses conditions de possibilité, une coupure, un exil même, de plus en plus marqués, me séparant peu à peu du monde d’où je venais et où je vivais encore. Et comme tout exil, celui-ci contenait une forme de violence » (pp. 170-171).

J’ai coché beaucoup d’autres passages, qui m’ont évoqué entre autres les travaux de Stéphane Beaud quand Eribon évoque « l’ignorance des hiérarchies scolaires et l’absence de maîtrise des mécanismes de sélection [qui] conduisent à opérar les choix les plus conte-productifs, à élire les parcours condamnés, en s’émerveillant d’avoir accès à ce qu’évitent soigneusement ceux qui savent » (p. 183). Ou quand il décrit le décrochage des étudiants issus des classes populaires, à l’université, faute de cadre autant que de pression familiale (ici je pense au Beaud de 80% au bac et après, mais aussi à ses articles décrivant le rapport au temps des élèves de lycées professionnels).

Un souvenir, pour finir, voici deux ou trois ans, dans un des lycées de Seine-Saint-Denis ayant passé une « convention ZEP » avec Sciences Po, souvenir donc de ce candidat originaire d’Afrique noire, grand et dégingandé, passant tout son oral de présélection à réfréner ses gestes, à retenir sa voix et ses expressions, à contrôler le mouvement de ses jambes. J’avais lu Laacher, pas encore Eribon, mais je mesurais tout ce qui se jouait dans cet effort inouï de contention du langage et du corps, j’en avais des crampes pour lui. J’ai su qu’en sortant de cette salle où il avait passé l’oral, il avait tapé dans les mains de ses copains, qui l’attendaient, à la façon des joueurs de basket, et retrouvé toute sa faconde. J’ai su, aussi, qu’il n’avait finalement pas été retenu pour concourir à Sciences Po.

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Article du on jeudi, janvier 7th, 2010 at 11:59 dans la rubrique Sur le vif. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

Un commentaire “Les pauvres et l’école, deux lectures et un souvenir”

  1. PICARD dit:

    Merci pour ça. On lira aussi avec utilité les travaux de Bernard Lahire sur la difficulté, pour les élèves issus de milieux populaires, dès les petites classes, à « prendre le langage comme objet d’étude » (grammaire…) plutôt que comme objet de communication. Et le grand défi pour l’Ecole d’aider à « discipliner la pensée » (mettre en disciplines) pour accéder à ce que l’Ecole requiert sans toujours le dire ouvertement..
    voir par exemple
    http://www.prepas.org/communication/colloquedemocratie/Comm._B._LahireCPGE.htm
    et
    http://recherche.univ-lyon2.fr/grs/index.php?page=97&id_membre=22

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