J’ai rencontré un L travailleur… non j’rigole

Ci-après mon edito au numéro de février de l’Etudiant (je précise puisque j’emploie un « vous » qui s’adresse spécifiquement aux lecteurs, lycéens).

J’en ai ri, l’autre soir, de ces statuts Facebook qui brocardent les traits dominants supposés des lycéens de différentes séries : « J’ai rencontré un L travailleur… non j’rigole » ; « J’ai rencontré un S qui ne se vantait pas d’être en S… non j’rigole » ; « J’ai rencontré un ES qui savait écrire en français… non j’rigole ». Oui, j’en ai ri. Jaune.

Evidemment, il y a là de la révolte joyeuse, une jubilation à prendre le système éducatif à son propre jeu, à caricaturer les représentations dominantes. Une heureuse forme d’autodérision, aussi, qui désamorce un peu le poids du regard des autres, de la « popularité », qui semble-t-il prend plus de place dans votre génération que dans les précédentes.

Mais quand même. J’aurais ri moins jaune si nous vivions dans un pays où le rôle de la formation initiale n’était pas aussi déterminant, où les compétences acquises et déployées dans la vie professionnelle compensaient réellement les faux pas commis dans la prime jeunesse, parfois dans l’enfance, faux pas dont on est parfois acteur mais aussi victime. J’aurais ri moins jaune si les staffs dirigeants de telle grande entreprise n’étaient pas trustés par « le » réseaux d’anciens de telle grande école d’ingénieurs ; si le même diplôme ouvrait droit aux même privilèges selon qu’il a été décroché à 23 ans après une grande école ou à 40 ans par la voie de la formation professionnelle. J’aurais ri moins jaune si l’égale dignité des filières générale, technologique et professionnelle était plus qu’un vœu pieux, si j’étais sûr que la société pouvait offrir à certains non seulement une deuxième chance mais une troisième, une cinquième, une dixième…

J’aurais ri moins jaune, surtout, si j’avais eu la conviction que certains d’entre vous n’ont pas, d’ores et déjà, intériorisé les clichés qui pèsent sur la hiérarchie des séries et des filières ; si j’avais été certain que vous, au moins, riez tous d’égal bon cœur à ces statuts potaches.

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Article du on mercredi, janvier 13th, 2010 at 18:04 dans la rubrique Editos. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

4 commentaires “J’ai rencontré un L travailleur… non j’rigole”

  1. Ostiane dit:

    Tout à fait juste Emmanuel. Ayant 2 fils lycéens et la maison souvent pleine de jeunes toujours prêts à ironiser sur les profils de leurs amis L ou ES ou S, je suis surprise de ce catalogue d’à priori qui malheureusement paraît être le fruit de discours mille fois entendus notamment dans les conseils de classe. « Bon, lui, c’est un bosseur, il tiendra le cap en S. « Elle » c’est une littéraire. (On se sait pas d’ailleurs très bien ce qui se cache derrière le terme de littéraire, ça reste vague. Lui il n’est ni bon en math ni capable de lire et écrire plus de dix lignes en français, on en fera un économiste »…
    Trop souvent (il y a bien sûr des exceptions. Je caricature pour entrer dans le débat..) les profils ne sont en rien déterminés par des compétences acquises ou des aspirations futures mais par la représentation de ce que les profs se font du potentiel de leurs élèves dans l’unique cadre du lycée. Un conseil de classe et hop! on trie, on garde, on jette. Et une malheureuse migraine d’un prof principal aura la peau d’un élève un peu hors catégorie. Bon..les quotas sont respectés dans toutes les filières? Non? Là il y a un déficit d’élève? Allez va pour L!!
    Curieusement, on trouvera ce genre de situation dans les beaux lycées de centre ville…
    Bon, et bien le débat est ouvert 😉

  2. raf dit:

    « J’aurais ri moins jaune […] si le même diplôme ouvrait droit aux même privilèges selon qu’il a été décroché à 23 ans après une grande école ou à 40 ans par la voie de la formation professionnelle. »

    A la différence qu’à 40 ans on a une certaine expérience de la vie, et aussi et surtout une expérience professionnelle (voire même diversifiées).

    Alors doit on accordé le même salaire à un jeune diplomé qu’un quadra qui a 15 ans d’expérience pro? Un tel système remet en question l’ancienneté, l’évolution… et donc un acquis social.

    Doit on accorder les mêmes responsabilités à un jeune diplômé qu’à un salarié/cadre qui lui est expérimenté? Si la réponse est « oui », quelle entreprise est prête à mettre en pratique cette méthode de management?

    L’Etudiant peut être?

  3. Andrew dit:

    « (voire même diversifiées) »
    Hannnnnnnnnnn ça ne se dit pas « voire même »! on dit « voire »!
    Donc voila un S qui sait parler 😉
    Et situation actuelle dans mon lycée:
    -tous le monde veux faire S
    -les éco sont, pour la plupart, « frustrés » car voulait faire S en seconde sauf certains qui aiment vraiment ça. Certains, veridique, ne voulaient pas travailler donc sont aller en éco.
    -les L travaillent… parfois! Mais la philo, c’ est quand même chaud pour eux!
    Voila.

  4. Marie Chevalier dit:

    Je suis consternée par ces idées reçues. Reçues par qui, ne pose pas de problème, mais reçues de qui ? J’enseigne la musique dans un conservatoire et je vois donc les choses avec un peu de distance. L’attitude des enseignants est largement relayée par celle des parents puis des élèves. L’objectif de bac S commence en primaire (je n’ai pas d’élève de maternelle). Cet objectif encouragé par ces protagonistes et entretenu par certains médias est soutenu par une certaine angoisse (faute de S pas de métier ou si « mauvais » qu’on n’en parle même pas) et par l’humiliation (les autres bac sont, dans l’ensemble, choisis par défaut et non par goût, compétence ou projet professionnel, donc faire autre chose que S n’est pas une fatalité ni un choix, mais un manque). Pourtant formons-nous des générations de scientifiques capables de nourrir la planète ? Où sont les humanités dont on parlait lorsque j’étais jeune ? Je vois des quantités de jeunes qui, pour arriver à décrocher ce SSSSSSésame, bénéficient de cours particuliers d’à peu près tout. le bac S serait-il un bac à vendre ? Jusqu’à quand les cours particuliers ? à partir de quand est-on considéré comme responsable de son travail ?

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