Go West, Young Girl !

Amandine. Elle a 16 ans, et je l’ai rencontrée voici quelques jours dans une Maison familiale rurale, à Balan, dans l’Ain.

Dans ces Maisons, on apprend un métier, par la voie de l’alternance, et on prépare un diplôme (du CAP au BTS). Souvent les jeunes arrivent là parce que la voie générale ne leur convenait pas, du moins le disent-ils.

Ce n’est pas le cas d’Amandine. On le sent à sa façon de parler, et elle l’affirme : le lycée, elle aurait pu, sans problème. Mais elle rêve de devenir pâtissière. Alors elle s’en est emparée de son rêve, non sans avoir vérifié lors de son stage de 3e que c’était bien ça. Et depuis elle y va. Dans 10 ans, elle se voit aux Etats-Unis, peut-être en Californie. Les responsables de la Maison m’ont dit que ça n’avait rien de délirant. Parce qu’elle travaille bien. Parce que la région Rhône-Alpes, terre de gastronomie, envoie cuisiniers et pâtissiers dans le monde entier et que les « réseaux » professionnels existent.

Quand on lui de demande, à Amandine, si ça se passe bien, elle dit qu’il faut avoir « un moral d’acier », « le sens de la minutie », qu’au début elle en a « bavé », fille dans un milieu d’hommes qui ne font pas de cadeaux, mais que « ça vaut vraiment la peine ». A ses anciens camarades de collège, entrés en lycée général, elle conseille aussi d’en profiter, parce que la « vraie vie » ne fait pas de cadeaux, qu’il faut se blinder, « prendre sur soi ». Elle a grandi d’un coup, Amandine.

Mais surtout elle dit : « Contre mes parents, je n’aurais pas pu faire ce choix et tenir ». Et, d’un même souffle, elle parle de cette copine, également en CAP Pâtisserie, dont les parents tolèrent le choix sans vraiment l’accompagner, qui trouvent ça « trop fatigant » pour leur enfant, et qui lui voyaient un autre avenir que la voie professionnelle. Amadine la plaint : « C’est plus dur pour elle ».

Il n’y a pas de « morale » à cette histoire, car il n’y pas de « morale » généralisable en matière d’orientation.

(Extrait de l’édito à paraître dans le numéro de mars de l’Etudiant)

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Une semaine après avoir rencontré Amandine – et d’autres – je suis intervenu lors de journées d’études des Maisons familiales rurales – les organisateurs avaient demandé à quelques témoins extérieurs de porter un regard sur leur travail et surtout sur leur approche pédagogique. Et j’ai une fois de plus été partagé. Car je n’y ai pas seulement rencontré Amandine, dans ces Maisons que j’ai visitées. J’y ai aussi vu des jeunes pour qui l’accès, fut-il heureux, à une formation professionnelle de proximité se traduira par la poursuite d’une forme d’assignation géographique et sociale.

Et comme toujours – cf mon récent billet sur le dernier livre de Didier Eribon – j’ai balancé entre bienveillance et intranquillité. Bienveillance à l’endroit de cette transmission de gestes professionnels mais aussi d’une culture qui ancre et fait tenir debout des individus et des communautés. Intranquillité aussi : le rôle d’un système de formation, quel qu’il soit, n’est-il pas d’ouvrir quelques portes vers l’ailleurs ? Doit-on considérer que l’échec d’une telle ouverture en primaire et au collège vaut quitus pour le reste du parcours ? A quel moment considère-t-on qu’il ne s’agit plus d’assignation mais d’un choix, librement consenti, pour autant que la liberté ait sa place en la matière mais bon.

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Quelques jours plus tard encore, en marge d’un de nos Salons (j’y passe pas mal de temps depuis trois semaines, d’où ma médiocre productivité sur ce blog), cet échange avec un ancien Inspecteur d’académie dans un département rural. Qui raconte avec une sympathique auto-dérision comment il se fit retoquer par une assemblée de parents de collégiens en colère pour leur avoir explique les vertus d’une fusion de « leur » établissement avec le collège d’une petite ville voisine.

Vue de l’administration la situation était absurde : les deux collèges avaient perdu tant d’élèves qu’on ne pouvait offrir à chacun que le minimum légal, sans aucune marge de manoeuvre ; et les résultats s’en ressentaient : le niveau des élèves était notablement inférieur à la moyenne académique. Disant cela, notre Inspecteur ne soupçonnait pas qu’il déclencherait avant tout une réaction outrée – « Comment ? Nos enfants sont des idiots ? » – doublée d’un couplet protectionniste sur le mode « Hors de question de fermer notre collège ». Nous avons échangé sur l’ambiguïté de ces discours sur l’assignation, sur le mépris qu’ils induisent, sur cette idée que vouloir à tout prix « sortir » les gens de là où ils sont, géographiquement, socialement, culturellement, scolairement, et où ils sont « bien », en tout cas où ils se sentent bien, cette idée donc est bien plus complexe, sournoise peut-être, que les effets de manche qui accompagnent les discours anti assignation.

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Je ne conclurai pas aujourd’hui, et je sais que cette oscillation entre bienveillance et intranquillité je la porte pour un bout de temps. Une de mes rares certitudes est que je souhaite à toutes les Amandine d’ouvrir leurs boulangeries en Californie.

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Article du on vendredi, janvier 29th, 2010 at 17:58 dans la rubrique Analyses, Editos. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

Un commentaire “Go West, Young Girl !”

  1. Christophe BERNARD dit:

    Merci !

    J’étais présent lors des journées d’étude des MFR que vous citez dans ce billet et je vous remercie pour le regard « bienveillant et intranquille » que vous avez bien voulu porter sur notre mouvement à cette occasion. Je suis moi même Moniteur en MFR à Goven, près de Rennes, et je suis au quotidien questionné par les différents paradoxes que vous avez évoqués, et notamment par cette bascule permanente entre la nécessité d’un ancrage pour les jeunes et ce potentiel énorme que représentent l’inconnu, l’imprévu, l’Ailleurs, l’Autrement (réponse à votre clin d’oeil concernant notre slogan). Touché par votre message et bien d’autres lors de ces journées, je viens de créer mon propre blog invitant au débat autour de ces questions, blog dans lequel je me suis permis de vous citer. Je vous invite donc à me lire à cette adresse :
    http://christophebernard.eklablog.com/
    Cordialement, Christophe BERNARD

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