En attendant la « vague rose »

La séquence politique qui s’ouvre n’est guère propice aux révolutions. Comme tous les ministres nommés en deuxième partie de législature, Luc Chatel est largement tributaire d’un agenda qui n’est pas le sien. Comme Jack Lang en son temps, quand il dût solder les années Allègre, Luc Chatel doit assurer le service après-vente des réformes engagées par son prédécesseur (mastérisation et lycée essentiellement ; remplacements et carte scolaire aussi ; suppressions de poste évidemment…). Mais si on voit mal, dans le contexte actuel, comment Luc Chatel bénéficierait d’une bouffée d’oxygène budgétaire, il peut encore s’emparer d’un dossier phare comme le firent d’autres ministres en seconde partie de législature (Chevènement avec le bac pro et la Marseillaise, Bayrou et son « Nouveau contrat pour l’école », Lang avec la culture, Robien avec la lecture…).

Officiellement, le mot d’ordre est à la continuité. Mais plus les mois passent, plus la politique de Luc Chatel apparaît, en creux, comme une critique non tant de la politique mais de la méthode de son prédécesseur. Il y a les indices visibles ou symboliques, comme le retour en grâce de l’Inspection générale, muselée sous Darcos (aucun rapport publié pendant 18 mois, du jamais vu), celui des associations complémentaires de l’école (en gros la galaxie Ligue de l’enseignement, réputée repaire d’affreux « pédagogistes » sous la précédente équipe), celui de l’Institut national de recherche pédagogique qui s’est vue confier l’organisation du séminaire sur l’Ecole et la nation (les mauvais esprits y verront un cadeau empoisonné, il n’empêche : institutionnellement, un tel séminaire est bien du ressort de l’INRP), celui de feu l’Observatoire de la violence scolaire avec la mission confiée à Eric Debarbieux, grand ordonnateur de la première conférence mondiale sur la violence à l’école en 2001. A se demander quand seront annoncés les retours du Conseil de l’innovation ou du Conseil national des programmes, supprimés après la victoire de la droite en 2002 !

Le plus urgent de ces dossiers, mais non le moins délicat, parmi ceux qui s’offrent à lui, touche sans doute au métier d’enseignant. La lassitude mêlée de colère qui règne dans bien des salles des professeurs se nourrit d’un sentiment d’abandon qui trouve chaque jour de nouvelles occasions de s’objectiver. Quels qu’en soient les effets réels dans les établissements, les suppressions de postes, le recours à des enseignants non formés (étudiants, retraités, mais aussi futurs enseignants dans le cadre de la mastérisation), l’affaiblissement de l’autorité des adultes sur les jeunes, la médiatisation des faits de violence, la quasi absence de formation continue, la pression sur les cadres intermédiaires (avec toujours plus d’objectifs « d’efficience »), etc. sont vécus comme autant de signes de méconnaissance voire de mépris du métier de la part du ministère.

Luc Chatel ne devrait plus tarder à dévoiler les mesures initialement annoncées pour le début de l’année sur les « carrières enseignantes ». Où l’on mesurera si l’arrivée au ministère de l’ancienne DRH de la RATP, Josette Théophile, tout comme le passé de Luc Chatel dans ce même secteur, permettent d’inventer de nouvelles règles du jeu.

C’est, a priori, peu probable, tant le fonctionnement de l’Education nationale est contraint (un chef d’établissement, par exemple, ne dispose d’à peu près aucun des outils de « management » dont dispose un cadre supérieur dans le privé). Mais la responsabilité des blocages est partagée. Deux exemples. Quand elle tente d’introduire des outils d’évaluation différents ou de modifier les règles d’affectation, l’Education nationale oublie que sa « culture administrative » ne la prépare pas, en l’état, à de tels modes de management, sans parler du sous-encadrement des établissements. Quand ils s’insurgent contre la violence scolaire, les syndicats oublient que parmi les leviers dont les études internationales disent l’utilité figurent des réponses qu’ils refusent, comme par exemple un temps de présence plus important des enseignants dans les établissements qui ne soit pas dédié uniquement aux cours et aux réunions.

Le réveil électoral de la gauche peut-il changer la donne ? On peut faire l’hypothèse, sans grand risque de se tromper, qu’elle a notamment réussi à ramener aux urnes un certain nombre d’enseignants et de personnels d’éducation qui composent, comme chacun sait, une part importante de sa clientèle électorale – et pas seulement parce qu’elle a envoyé au front quelques leaders emblématiques issus du monde enseignant (Philippe Meirieu en Rhône-Alpes pour Europe Ecologie, Isabelle This Saint-Jean en Ile-de-France pour le PS, Gisèle Jean en Poitou-Charentes pour le Front de gauche…).

Cette mobilisation électorale contraste avec la médiocrité des mobilisations syndicales, guère efficaces depuis 2003. Est-elle pour autant de nature à enclencher une « prise de confiance », une dynamique ? Ou se réduit-elle, plus modestement, à une sanction sans lendemain, à une façon de signer la lassitude sans s’engager plus avant ? Dit autrement : la lassitude mêlée de colère – ou l’inverse – qui semble caractériser l’état « moral » de la profession est-elle seulement le fruit de sept années d’une politique de suppressions de postes (les surveillants d’abord, les enseignants ensuite) et d’une absence de vision partagée, à long terme, pour l’école ? N’est-elle pas, aussi, le fruit de l’incapacité des organisations syndicales à endiguer la première en mobilisant efficacement, et de peser sur la seconde en proposant des alternatives un peu plus enthousiasmantes que le refus, réitéré, des réformes (à quelques exceptions, comme sur la réforme du lycée) ?

Si Luc Chatel aurait tort de se croire à l’abri de tout mouvement au motif que les récentes tentatives de mobilisation ont échoué ; les syndicats auraient également tort de penser qu’ils pourront un jour mobiliser sans s’imposer comme forces de proposition et pas seulement de contestation. Quant à la gauche, elle aurait tort de confondre ses bons scores aux Régionales avec un sauf-conduit pour la suite, qui la dispenserait de l’aggiornamento qu’elle fuit depuis des années sur les questions d’éducation. Rappelons qu’à la victoire des socialistes aux Législatives de 1997 a répondu l’absence du PS au second tour de la Présidentielle de 2002 et sa défaite aux Législatives ; et que la « vague rose » des Régionales de 2004 n’eut aucun débouché au niveau national, avec la très nette victoire de Nicolas Sarkozy à la Présidentielle de 2007 et celle de la droite aux Législatives.

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Article du on mercredi, mars 17th, 2010 at 12:54 dans la rubrique Analyses. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

Un commentaire “En attendant la « vague rose »”

  1. Bruno Devauchelle dit:

    S’il y a une évolution simple qui aurait une forte portée symbolique dans les collèges, ce serait de proposer aux enseignants d’échanger une heure d’enseignement contre des temps de concertation (réunion etc…) et des temps de suivi personnalisé des élèves. Car si on y regarde de près, rien ne permet réellement cela depuis la création du collège unique et la suppression du palier d’orientation en fin de 5è. Or la situation à bien changé de ce fait et les enseignants n’ont plus de « temps ».
    Une autre évolution, plus compliquée voire utopique, serait de diviser le temps scolaire des élèves en deux parties : une partie disciplinaire traditionnelle d’une quinzaine d’heure et une partie projet pluridisciplinaire pour le reste du temps. Depuis la fin des IDD, plus aucune place n’est clairement assignée à cette dimension projet : d’ailleurs, qui sait ce que sont réellement les thèmes de convergence dans les programmes….

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