Qu’évalue-t-on vraiment aux oraux de l’Ena ?

«  Comment démocratiser l’accès à l’ENA dans un contexte de complète opacité et de reproduction au sens bourdieusien ? ». C’est une des questions que soulève ci-après Cédric Coraillon, professeur agrégé d’histoire-géographie et candidat malheureux. Après lecture de son texte, j’ai cherché sur le site de l’Ena des réponses aux questions qu’il formule. Celles que j’ai trouvées sont d’une banalité confondante (il faut travailler, privilégier la qualité à la quantité, soigner son expression…). Aussi, avec son accord, je vous livre ses interrogations. Car je les partage.

Professeur agrégé, j’enseigne l’histoire et la géographie dans un lycée de la région parisienne. En parallèle, j’ai accompli des recherches en histoire moderne, publié des articles sur l’histoire religieuse et politique du XVIIème siècle français, assuré des cours dans les universités de Paris VIII et d’Evry et effectué des khôlles – interrogations orales – en classes préparatoires aux grandes écoles. Cependant, ce parcours, réalisé sur treize années, ne m’a assuré aucune perspective d’avenir à court ou moyen termes.

Dans ce contexte, j’ai choisi de passer le concours de l’ENA. Un haut fonctionnaire, à la différence d’un enseignant, dispose d’une vision plus large des problèmes que l’administration doit gérer et se confronte à de nouvelles et d’importantes responsabilités. Cette ambition constitue un cheminement légitime pour un professeur doté de sens relationnel, de qualités humaines, d’une rigueur intellectuelle et formelle.

Par mon travail, j’ai été admissible au concours de l’ENA une première fois en 2008, mais ma préparation pour les épreuves orales n’a pas été suffisante et je n’ai pas été admis. J’ai retenté le concours en 2009 pour un résultat identique. Pourtant, cette année, j’ai travaillé avec ardeur et j’ai réussi correctement les oraux techniques. Or, le jury du grand oral, censé déceler la motivation, l’appétence pour le management public, les qualités humaines et intellectuelles d’un haut fonctionnaire, n’a pas jugé bon de retenir ma candidature. Son choix est parfaitement légitime, à la condition qu’il soit motivé et fondé.

Or c’est là que le bât blesse ! Les critiques sur l’organisation des épreuves orales du concours et sur les pratiques de l’administration sont multiples :

1) une opacité des critères d’évaluation du « grand oral ». L’épreuve consiste à se présenter pendant 10 minutes. Puis les 35 minutes suivantes, un jury de 5 personnes dont des anciens élèves de l’ENA et – non les moindres – questionne le candidat sur sa pratique professionnelle, les apports de son parcours, sur ses motivations, sa compréhension des problèmes de l’administration et des services publics en général, sa position en tant que citoyen et potentiel futur haut fonctionnaire sur des questions d’ordre divers. L’épreuve laisse donc la plus grande subjectivité puisqu’il n’existe aucun programme. La place de la culture générale y est mal définie. Est-ce le meilleur critère d’ailleurs pour mesurer l’intelligence du candidat, alors qu’une des épreuves écrites lui est dédiée ? Aucun corpus juridique n’est défini pour la préparation, mais des questions techniques peuvent porter sur le lien entre devoir de confidentialité et l’obligation de communication des documents administratifs par exemple. Est-ce à un oral de recrutement d’une école qui se veut être une école d’application que la maîtrise du droit public doit transparaître ?

2) un jury qui s’estime souverain au point de pouvoir ne montrer aucun discernement dans l’attribution des notes. A cette aune, j’expose mon cas personnel. La note qui m’a été attribuée est de 4/20. J’en suis profondément désolé et cherche à comprendre ce qui a pu me valoir les foudres de cette docte assemblée. Je précise que l’année passée, pour la même épreuve et pour la même présentation, ma note était trois fois supérieure. Complaisance ou manque de rigueur de l’ancien jury ? Ou stratégie obscure d’éviction du jury de cette année ? Au-delà même, quand elles sont médiocres, de leur caractère irrespectueux pour la personne, pour son parcours professionnel, mais aussi pour l’intensité du travail fourni, toutes les notes délivrées dans de telles conditions revêtent un caractère arbitraire.

3) un refus de l’administration de motiver les notes. Aucune disposition législative ou réglementaire, selon elle, n’oblige un jury à motiver ses délibérations ou à accompagner les notes attribuées de motifs ou d’appréciations. Un simple échange verbal, trois mois après, peut être organisé pour les candidats admissibles, évitant ainsi toute précision et laissant toute place à l’oubli.

4) Un soupçon de discrimination. Cette dernière s’effectuerait à l’égard des enseignants qui constituent le corps le plus important en nombre des candidats admissibles. Or, leur nombre est, en proportion, réduit dans la liste des admis. Il est normal de s’interroger sur l’élimination de ceux dont le métier consiste à expliquer, argumenter, construire un raisonnement et à le transmettre. Une telle conjecture peut paraître fantaisiste et même erronée mais le doute est permis. En effet, aucune analyse satisfaisante des profils des candidats admis n’est menée pour contredire cette hypothèse ! Aucune étude n’est intervenue pour mettre en lumière les possibles difficultés des enseignants face à ce type d’épreuve.

Une série de questions devient dès lors légitime :

1) Quelle mobilité pour les enseignants qui aspirent à changer de voie ou à administrer dans un domaine étranger à celui de l’Education nationale à l’heure où la flexibilité et l’adaptabilité sont vantées comme des qualités ?

2) Comment valoriser la haute fonction publique quand les contours des épreuves et les critères d’évaluation sont des plus abscons ?

3) Comment démocratiser l’accès à l’ENA dans un contexte de complète opacité et de reproduction au sens bourdieusien ? En effet, une part non négligeable des admis au concours interne sont des candidats jeunes, issus de grandes écoles et souvent ayant échoué au concours externe. Le concours interne perd, dans ces conditions, son caractère de promotion pour la plupart des fonctionnaires.

4) Les jurys de concours sont considérés comme souverains et n’auraient donc pas à se justifier. Aujourd’hui, cette souveraineté pourrait se définir par la transparence des critères d’évaluation et le respect des principes démocratiques, comme l’accès aux motivations des évaluations. S’affranchir de telles règles montre combien le principe du contradictoire demeure minoré dans notre République.

Cédric Coraillon

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Article du on vendredi, mars 19th, 2010 at 18:35 dans la rubrique Analyses. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

5 commentaires “Qu’évalue-t-on vraiment aux oraux de l’Ena ?”

  1. Pierre-Alain dit:

    Un blog sur la démocratisation des savoirs qui s’attarde sur les états d’âme d’un candidat bi-éconduit et tout à ses transes de bon élève déconfit …
    Mais bon, pourquoi pas, après tout ?

    Dans ce cas …. pourquoi ne pas l’avoir l’interrogé sur l’arbitraire de la leçon d’agrégation (qui ne semble pas l’avoir choqué bien sûr), sur l’obscurité absolue des recrutements de « khôlleurs » et de chargés en cours en fac, dont il a pourtant bénéficié ?
    Sinon, le questionner aussi sur son interprétation de la « reproduction » : prôner en quelque sorte une forme de discrimination positive à l’égard des agrégés (dont il faudrait in fine survaloriser a priori le parcours) ne serait-il pas un comble de « reproduction » ????

    D’ailleurs, pourquoi simplement publier une tribune sans réellement la commenter au-delà de votre vague sentiment de « partager » ses interrogations, ce qui aurait alors le mérite de tous éventuellement nous intéresser à un questionnement que je trouve, tel quel, bien égotique…

    PS : qu’une énarque doive maîtriser le droit public aurait sur le fond plutôt tendance à me rassurer… cela aurait d’ailleurs permis à notre épistolier de savoir qu' »il n’appartient pas au juge de l’excès de pouvoir de contrôler l’appréciation faite par un jury de la valeur des candidats » (dixit un arrêt du Conseil d’Etat)

  2. Moimoimoi dit:

    Pierre-Alain ta démonstration est magistrale, l’indignation de l’auteur de l’article est à géométrie variable, je te rejoins aussi sur le point de l’importance de maîtriser le droit public, armature de l’action publique.

  3. carlo_tentacule dit:

    Pardon, mais cette certitude des agrégés – notamment d’histoire – que TOUT, absolument TOUT, leur est dû parce qu’ils ont réussi ce concours dificile un jour est proprement usante.

    Ces jérémiades passeraient mieux si elles ne provenaient pas de quelqu’un qui appartient à un corps dans lequel – tenez vous bien – sont possibles, au mépris de toute disposition réglementaire, les requêtes officieuses au ministre de l’EN pour obtenir une mutation que le nombre de points ne permet pas d’obtenir… On conviendra du scandale que cela représente pour tous ceux qui pensent que la fonction publique est régie par un code auquel chacun de ses agents se trouve soumis. J’ajoute, et cela ne manque pas de sel, que l’on se retrouve généralement à l’issue de telles « procédures » payé sans poste à la rentrée suivante, puisque le mouvement légal et officiel a déjà satisfait les « nécessités du service » que connaît bien M. Coraillon, au nom desquelles les TZR certifiés sont eux affectés sur deux voire trois établissements. Vu personnellement. Je pourrais encore parler des agrégés détachés pour une 5e année comme ATER alors que les textes réglementaires n’en prévoient que 3, assorties d’une 4e année à titre dérogatoire. Vu personnellement à nouveau.

    Tout cela pour avoir su jouer de cette reproduction bourdieusienne qui caractérise de la même manière les concours d’agrégation (cf. la leçon de hors-programme ; du reste combien d’agrégés sont fils d’enseignants ? Voir les « noblesses d’Etat » du même Bourdieu ici appelé à la rescousse) et à laquelle M. Coraillon ne trouve guère à redire. Cette indignation au gré des ambitions personnelles est au mieux risible, au pire indécente.

  4. Benefactor dit:

    Peu de compassion dans les commentaires. Chacun y va de son petit commentaire acerbe, de son expérience personnelle, de ses propres jugements de valeurs, sans porter la moindre attention au contenu de l’article.

    Vous moquez un égotisme allégué sans vous apercevoir que, dans un geste symétrique, vous présentez au lecteur les mêmes travers que ceux que vous reprochez à l’infortuné. C’est tellement plus facile de brilloter que d’apporter un éclairage, ou un simple témoignage, à la sollicitation indirecte formulée par l’auteur de l’article.

  5. TomGut dit:

    « Par mon travail, j’ai été admissible au concours de l’ENA une première fois en 2008, mais ma préparation pour les épreuves orales n’a pas été suffisante et je n’ai pas été admis. J’ai retenté le concours en 2009 pour un résultat identique. »

    D’autres ont travaillés et ont échoués également. D’autres ont travaillés et sont devenus lauréats, c’est ainsi.

    C’est pourquoi j’ai du mal à saisir le rôle de ce long préambule, en forme d’Inventaire à la Prévert, retraçant le parcours de ce « jeune » agrégé dans sa double tentative, malheureuse, d’entrée au concours interne de l’ENA? Aussi brillant soit-il, il n’échappe pas aux lois de la physique. Pourquoi échapperait-il à celles de l’échec? En quoi sa qualité professionnelle, ses publications ainsi que ses treize années d’expérience lui interdiraient de se remettre en question?

    J’avoue être d’accord avec Pierre-Alain sur l’analyse qu’il tire de l’article de Cédric. J’avoue également trouver les commentaires de carlo_tentacule empreints d’une certaine forme d’acidité à défaut de les trouver acerbes.

    Pour ma part je ne saurais trop conseiller à Cédric, si ce n’est déjà fait, de passer quelques entretiens d’embauches dans le privé. Puisque il semble avoir perdu la vocation de transmettre peut être trouvera-t-il là un second souffle, qui sait. En revanche ce qu’il est certain d’apprendre c’est la manière dont les autres le perçoivent. Après tout pourquoi un patron d’entreprise chercherait il à reproduire un quelconque schéma, fut il bourdieusien. Le verdict tombera, sans appel. Embauché ou non. Libre à lui d’en tirer ensuite les conclusions qui s’imposent…

    Allez Cédric, la vie est trop courte pour te présenter au monde avec ton CV autour du cou. Un sourire, une poignée de main et le tour est joué.

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