Littératures comparées

Au détour du formidable HHhH de Laurent Binet (Grasset, 2010, Goncourt du premier roman), ce commentaire de l’auteur : « L’honneur de l’Education nationale est bel et bien défendu par les profs qui, quoi qu’on puisse en penser par ailleurs, ont vocation à être des éléments subversifs, et méritent qu’on leur rende hommage pour cela » (p. 277).

Cette remarque vient après la reprise d’un discours d’Heydrich expliquant le 4 février 1942 qu’il est « essentiel de régler leur compte aux enseignants tchèques car le corps enseignant est un vivier pour l’opposition ». Elle est aussi un clin d’œil très personnel de l’auteur à son employeur – l’Education nationale – qui lui chercha noise voici quelques années (peut-être le refit-elle depuis, je ne sais pas, je n’ai pas reparlé à Laurent Binet depuis, jusqu’à ce que je découvre qu’il avait publié ce roman). Et de fait, je me redis, avec le recul, qu’elle est bien étrange cette administration qui, sans grand intérêt pour le parcours et l’engagement de ses ouailles, empêcha un futur Goncourt du premier roman de poursuivre les actions engagées dans un lycée de ZEP ; que c’est tout de même ballot de ne pas en profiter, quand on a dans ses troupes un type de talent qui, par conviction, est prêt à s’engager dans ces zones où l’enseignant, avec quelques autres quand même, demeure un des ultimes remparts que la société envoie pour contenir l’explosion (autre clin d’œil ici : ces mots, je les avais écrit à propos du premier livre de Laurent Binet, La vie professionnelle de Laurent B., publié en 2005 chez Little Big Man).

Et d’ailleurs : tant de beaux livres écrits par des enseignants qui exercent ou ont exercé en zone difficile ou avec des élèves en marge de la norme classique, académique. En vrac et sans être exhaustif : Catherine Henri et son De Marivaux et du Loft (POL), Blandine Keller et son Classe (POL également), François Bégaudeau avec Entre les murs (Verticales), Carole Diamant avec Ecole, terrain miné (Liana Lévi). A venir dans quelques jours un autre : Flaubert est un blaireau, d’Alain Chopin (éditions dialogues.fr), qui a longtemps enseigné en lycée professionnel.

On a pensé à leur donner les Palmes académiques à tous ces enseignants ? J’aimerais en être certain…

En parlant de Palmes académiques, encore une réminiscence : cette cérémonie de vœux ministériels, il y a deux ou trois ans, en tout cas c’était sous Xavier Darcos, au cours de laquelle un certain nombre de personnels de l’Education nationale les avaient reçues, ces Palmes. La moitié au moins d’entre eux avaient été distingués pour avoir été victimes d’agressions plus ou moins graves – faits qui appellent je pense une attention spéciale de l’employeur, un soutien indéfectible, un accompagnement humain et attentif, le témoignage d’une reconnaissance forte. Mais ce jour-là, franchement, la cérémonie ressemblait plus à une lecture des pages « Faits divers » du Parisien qu’à une remise de Palmes académiques.

Et pendant ce temps – ou presque – on faisait des ennuis à un Laurent Binet.

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Article du on mardi, mai 4th, 2010 at 10:32 dans la rubrique Sur le vif. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

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