Mai 68, terreau du « républicanisme »

Avec deux ans de « retard », je lis, dans la version poche qui vient de paraître, Le jour où mon père s’est tu, de Virginie Linhart (Points Seuil, prix de l’essai de L’Express 2008), peut-être le livre qui montre de la façon la plus limpide pourquoi d’ex gauchistes (et pas seulement Jean-Paul Brighelli) sont en pointe du combat pour l’école « républicaine » (je mets les guillemets car ils ne sont pas plus propriétaires de la République que d’autres, mais ils le crient plus fort que les autres).

D’après les témoignages qu’elle a recueillis auprès d’enfants de leaders des mouvements gauchistes, on pouvait à la fois se balader à poil devant sa progéniture et ne jurer que par Normale Sup, Centrale ou HEC, dont on était par ailleurs sorti (on pouvait aussi jurer par Normale Sup sans se balader à poil). C’est dit par Juliette Senik : « Le paradoxe du gauchisme, c’est que c’est une culture élitiste, ultra-littéraire, issue de la révolution surréaliste, qui se veut aussi du côté du peuple, dans la lutte des classes et hors de la société. Le fait d’être bonne élève n’est pas gauchiste ! Ce qui est gauchiste, c’est d’être bonne élève sans effort, sans la grâce, « ça va de soi » : c’est ce complexe de supériorité qui est gauchiste ». Virginie Linhart commente et confirme : « Lorsqu’on était enfant de l’intelligentsia militante de 68, revenir avec une mauvaise note risquait de déclencher une véritable guerre civile : nos parents voulaient mettre à bas l’ordre bourgeois mais ils ne plaisantaient pas avec l’école de la République. Puis elle cite Lamiel Barret-Kriegel : « Il fallait non seulement travailler, mais être la première, impérativement ».

J’arrête de citer, vous pouvez lire ou relire le livre – les passages les plus édifiants sur la question scolaire se situent dans le chapitre 5 (pp. 91-105) mais l’ensemble est passionnant et émouvant.

L’on s’étonne moins, en tout cas, de trouver dans les rangs sarkozystes d’anciens gauchistes, ni de les voir flirter avec des syndicats très à droite où l’on reconnaît leur efficacité intacte en matière d’agit-prop, toujours au nom du « peuple » (là encore les guillemets ; ils n’en sont pas propriétaire, du peuple). Ceci pour dire que les témoignages recueillis par Virginie Linhart confirment de manière sensible et non didactique que le conservatisme scolaire fait partie du code génétique de cette galaxie hier louée par les fanzines gauchistes, aujourd’hui adulée par Le Figaro. Et pour relativiser, si besoin était (mais je crois que « besoin est ») l’éternelle équation « 68 = pédagos ».

Be Sociable, Share!

Article du on lundi, mai 10th, 2010 at 12:56 dans la rubrique Sur le vif. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

2 commentaires “Mai 68, terreau du « républicanisme »”

  1. Brighelli dit:

    Tu as raison sur un point : l’élite de 68 était d’essence littéraire, et prenait ses désirs pour des réalités, parce qu’elle avait lu Lacan, et croyait à la réalité de ses désirs.
    Cela dit, pour quoi aurions-nous laissé les premières places aux enfants de bourgeois que nous n’étions pas forcément nous-mêmes ? Nous étions revenus assez vite, sauf les plus tarés, du vieux mot d’ordre — « créer dix, vingt, cent VietNam » —, et nous savions que désormais, le pouvoir pouvait se conquérir à la pointe de la plume — d’autant que nous manquions de fusils. Pourquoi n’aurions nous pas tenté l’une de ces manœuvres d’encerclement de la bourgeoisie — apprises chez Gramsci plus que chez Mao ? Regarde la carrière époustouflante, à plus d’un titre, d’un demi-sel comme Serge July, ex-mao, ou d’un foie jaune comme Edwy Plenel, ex-LO… Le contrôle des organes de presse ou d’édition, sans parler de la radio et de la télévision, ça, c’est la réalité du pouvoir — c’est un situationniste qui nous a expliqué ça… Sans compter l’enseignement — et si, comme tu l’as expliqué jadis, la Gauche a perdu le vote enseignant, c’est tout simplement qu’elle a cessé d’être républicaine pour se vautrer dans les délices glauques du libéralisme mou appliqué à l’Ecole qu’on appelle le pédagogisme — voir le dernier rebond de Meirieu, lire la semaine prochaine son interview dans Marianne, où le dernier avatar vert se défausse de tous ses mauvaises cartes et se dissocie de tous ses ex-amis — restés bêtement au PS, eux (qu’en dira Frakowiack ?) : la gauche rose ou verte est une autre version du libéralisme libertaire, pendant que les ex-vrais bons élèves de la Révolution luttaient auprès de Chevènement — et même de Sarkozy, car seule une droite dure pouvait donner le coup de pied nécessaire pour ressusciter une Gauche réelle — pas celle de Bruno Julliard, bien sûr.
    Suis-je clair ?

  2. BAC dit:

    Une partie de cette mouvance, baptisée « gauchiste » par le PCF, ne l’était pas du tout au sens où c’est repris ici. D’où de furieux débats à l’époque…et d’autres logiques et positionnements passés et actuels, notamment sur l’Ecole.
    Mais cela demanderait à en parler de vive voix.
    Arnold

Laisser un commentaire