Confusion des genres

Cet intéressant papier de Jean-Louis Auduc, sur le site du Café pédagogique, à propos de la mastérisation et de ses bugs (sujet qu’educpros suit également avec attention). Mais pourquoi diable demande-t-il au ministre « d’agir en fonctionnaire de l’Etat et de façon éthique et responsable » ? J’entends bien sûr la seconde partie de la proposition -éthique et responsabilité. Mais la première ? Le ministre – minister – est un serviteur de l’Etat, il participe au gouvernement et à ce titre à l’élaboration de la loi. Le fonctionnaire applique la loi (en principe). Ce n’est pas comme fonctionnaire (il ne l’est pas) que le ministre est censé agir de façon éthique et responsable, c’est comme dépositaire provisoire du pouvoir, comme garant du projet de société dont les électeurs lui ont délégué la mise en oeuvre.

Je ne veux pas accorder trop d’importance à cette formulation, qui n’est qu’un point de détail dans le propos de Jean-Louis Auduc. Je vois bien le clin d’oeil polémique, la pique qui fait mouche, la référence à la nouvelle épreuve des concours. Cela fait partie du débat. Mais tout de même, quand on sait la complexité, justement, à faire évoluer le fonctionnement de l’Etat, à entraîner les fonctionnaires dans certaines évolutions, il me semble que la distinction entre ceux qui « font » la politique et ceux qui l’appliquent ne peut être oubliée (ici je devine poindre une possible référence à ces fonctionnaires qui ont su dire non, en certaines périodes terribles de notre histoire ; mais de grâce, là encore gardons-nous des amalgames et tenons la mastérisation pour ce qu’elle est : une réforme bien mal enclenchée, péniblement menée, possiblement contre-productive, mais qui n’attente pas, que je sache, aux libertés publiques ou à la dignité humaine).

Cette confusion des rôles me renvoie au propos de « Marc », qui m’interpellait hier sur ce blog, me demandant de renoncer à toute critique « qui ne soit suivie d’une contre-proposition ». Là aussi, pourquoi mélanger les genres ? Le rôle du journaliste n’est pas de bâtir des contre-propositions (au nom de qui ? de quoi ?). Il est de rendre compte des faits, de la manière la plus honnête possible ; de faire vivre le débat d’idées en essayant de donner la parole à ceux qui ont une légitimité à s’exprimer – acteurs, experts, élus, citoyens, etc. ; de relever les contradictions, redites et autres hoquets de l’histoire (et l’histoire de l’éducation n’en manque pas) ; d’exposer la critique de son travail, hier dans les pages « Courrier des lecteurs », aujourd’hui via des blogs par exemple ; de respecter le contrat de lecture singulier qui le lie au public, celui qu’exprime la ligne éditoriale du média pour lequel il travaille.

Tout ceci dit en sachant que les choses ne sont pas figées. Le ministre reste tenu par le caractère provisoire de sa mission et soumis au contrôle de divers contre-pouvoirs. Le fonctionnaire, à l’Education nationale, jouit d’une « liberté pédagogique » qui lui concède une marge de manoeuvre dont rêveraient bien des salariés, et dont il use parfois pour ne pas se soumettre à l’autorité pourtant légitime du politique. Quant au journaliste, chacun de ses choix est une façon d’exprimer de possibles « contre-propositions » (interviewer untel, taire ou évoquer tel sujet, etc.).

Raison de plus, me semble-t-il, pour préserver un minimum de « séparation des rôles ».

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Article du on mardi, mai 11th, 2010 at 17:42 dans la rubrique Sur le vif. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

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