L’Education nationale croit-elle encore à l’éducation?

Eric Le Boucher a pris le temps de venir éclairer ici le sens de son édito, suite à la réaction critique que j’avais publiée vendredi – et je l’en remercie. Ce qu’il cible, explique-t-il, ce ne sont pas les enseignants : « Qu’ils s’occupent le soir de leurs propres enfants est bien normal ! Mais je m’inquiète d’un système scolaire où ces “cours du soir” supplémentaires sont devenus indispensables. Beaucoup de familles ne peuvent pas, les plus démunis sont exclus. N’est-ce pas un système en échec ? » Dont acte.

Cette inquiétude renvoie à un processus que j’avais tenté de décrire voici deux ans dans un article intitulé « L’Education nationale croit-elle encore à l’éducation ? », publié par la revue 2050. Il se joue en trois actes, que je tente de résumer ci-après (sinon, la version intégrale est accessible sur le site de Marianne).

Premier acte : « Depuis une dizaine d’années, un consensus s’est imposé, qui ne dit jamais son nom, car il réunit des adversaires irréductibles, des postures dissonantes, des idéologies incompatibles. Ce consensus tourne peu ou prou autour de l’idée que l’école est impuissante à résoudre les problèmes que lui pose la société, qu’il existe des fatalités urbaine, sociologique, psychologique, économique, culturelle… qui l’emporteront toujours sur le génie administratif, l’engagement pédagogique ou la rationalisation budgétaire » (je détaillais ensuite les différents discours contribuant à ce consensus nourri aussi bien par la sociologie que par les bretteurs post-milnériens, les rapports de l’Inspection générale, les alertes des « pédagos », les évaluations internationales, ou la propension des ministres, depuis 25 ans, à communiquer essentiellement sur les échecs du système).

Deuxième acte, en réponse à ce constat d’impuissance : la généralisation de l’externalisation du «traitement» des problèmes. «Elle est le fait de tous les «acteurs» du système, touche tous les milieux, tous les niveaux, et sa généralisation induit bel et bien que l’école est littéralement « dépassée par les événements » ». J’entendais par « externalisation » le mouvement, confirmé depuis, de retour non seulement aux « fondamentaux », mais aussi aux « missions fondamentales » de l’école, avec d’une part la multiplication de structures spécifiques pour accueillir les élèves en difficulté (classes ou ateliers relais, internats d’excellences, centres éducatifs fermés, etc.) et d’autre part le recours croissant à des interventions extérieures pour pallier les insuffisances (des organismes de soutien scolaire pour mieux individualiser l’enseignement aux entreprises pour accueillir en apprentissage des jeunes réputés plus « manuels » qu’ « intellectuels », en passant par les psychologues pour résoudre les soucis de mal-être et/ou de comportement scolaires…).

Troisième acte : «Ce double mouvement de fatalisme et d’externalisation annonce, pour les années à venir, une institution recentrée sur une offre « de base » destinée à tous ceux qui entrent dans le moule, à laquelle s’adosseront des offres périphériques qu’une entreprise baptiserait «premium» ou «privilège», offres publiques ou privées, destinées à «traiter» les situations particulières et/ou à répondre aux demandes de citoyens-consommateurs toujours plus exigeants et avertis (…) Il fait le lit de la véritable privatisation de l’école, qui, loin de passer par un désengagement de l’État et une ouverture des écoles aux entreprises, s’imposerait au sens où les ressources privées que mobilisent les familles (économiques, mais aussi sociales, relationnelles, culturelles, etc.) l’emporteront toujours sur la volonté du système d’«égaliser» son offre de formation. »

Mais de ces constats, pas forcément très éloignés de ceux que dessine Eric Le Boucher, je tirais une conclusion opposée : « L’école ne se réinventera pas si elle échoue à (re)donner aux personnels la force, la conviction et les outils qui les aideront à assumer au mieux le tour de force quotidien qui se joue entre les murs des salles de classe : accrocher l’attention d’une trentaine de paires d’yeux et y faire briller cette étincelle qui nourrit le plaisir d’enseigner, celle de la joie d’apprendre et de comprendre. Et par là même à réintégrer au sein de l’institution les missions qu’au fil des ans elle laisse échapper, par commodité autant que par impuissance. »

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Article du on mercredi, mai 26th, 2010 at 12:22 dans la rubrique Sur le vif. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

8 commentaires “L’Education nationale croit-elle encore à l’éducation?”

  1. Bertie dit:

    Pour une raison obscure, mon commentaire a été posté dans un article précédent alors qu’il était relatif à cet article justement, je le reposte donc ci-dessous. Je pense qu’il y a un rapport avec cet article car quand vous écrivez « L’Education nationale croit-elle encore à l’éducation? », j’ai envie de demander « Les professeurs croient-ils encore en l’éducation nationale ?(ou plus largement « en leur mission »?).

    M. Davidenkoff : comme j’ai eu l’occasion de le poster dans votre article précédent “Professeurs = profiteurs ?”, j’ai été choqué des réactions postées, qui pour un grand nombre me semblent traduire un certain mépris des classes dites “populaires”. Bien évidemment, votre blog n’a pas pour objet de répondre aux commentaires qui sont exprimés (et que vous semblez lire, comme le prouve votre réponse ci-dessus). Il me semble cependant que ce divorce entre professeurs et les personnes auxquelles ils pourraient être amenés à enseigner est fondamental : refus d’être nommé en zone difficile (que je comprends bien évidemment, mais cela complique la résolution du problème), recherche d’un poste “tranquille” (sous entendu dans un quartier bourgeois ou “de riches” : le terme exact peut faire débat mais vous voyez mon pt de vue) dans lequel les enfants sont “éduqués” (du point de vue du prof : les parents n’ont pas “abandonné” l’éducation de leurs enfants, se font respecter, savent “les tenir”), mépris des parents d’élèves empêcheurs de tourner en rond (qui, c’est vrai, veulent tout et son contraire, et n’ont effectivement plus ce respect passé du “prof”, mais qui d’un autre coté souhaitent que leur enfant réussisse et se rendent bien compte que l’enfant du prof, lui, va réussir, de même que l’enfant du cadre sup.).
    Bref, si vous aviez l’opportunité de nous donner votre avis sur ce point (ou plutôt sur ce ressenti que j’ai en lisant les contributions, il s’agit peut-être d’un effet de mon imagination!), si tant est qu’il vous intéresse, je serais pour ma part intéressé de le lire!!

  2. Bertie dit:

    Evidemment poster la question c’est y répondre ; j’ai l’impression que les professeurs ont pour la plupart baissé les bras sur leur capacité à sortir l’éducation nationale de l’ornière. Ou sur la capacité de l’éducation nationale à les sortir de l’ornière, mais malheureusement je pense qu’il s’agit exactement du même problème (et donc notamment pas d’un problème de moyens).

  3. jacB dit:

    Je suis assez d’accord pour dire avec Bertie que les solutions aux problèmes immenses posés en matière d’éducation ne se résoudront pas en ajoutant sans cesse des moyens supplémentaires. Néanmoins retirer des moyens n’est pas la solution comme on essaie de le laisser penser. Il y a une relative perversion de la pensée politique actuelle lorsque l’on établit un lien direct entre le fait que la crise du système ne tient pas à un problème de moyens et la nécessité de retirer des moyens, pour créer de la rareté, revenir au bon vieux temps où les choses fonctionnaient mieux et où les professeurs étaient davantage mobilisés.
    Poser un diagnostic plus honnête et indulgent sur l’école ne serait-ce pas un moyen pour éviter de continuer à démoraliser les acteurs ?

  4. un lecteur dit:

    Marcel Gauchet, conditions de l’éducation…. il vous répond tous 🙂

  5. CM dit:

    Bien sûr que l’Education nationale croit encore à l’éducation. Elle y croit tellement qu’en l’espace d’une cinquantaine d’années, s’est opéré un renversement de tendance. Il n’y a pas si longtemps, on laissait les « cancres » dormir au fond de la classe, pour faire avancer et progresser les premiers de la classe.
    Aujourd’hui (et je ne le déplore pas, loin de là), l’école s’attache à faire réussir chaque élève (elle y croit), et les enseignants sont attentifs aux enfants qui posent ou pourraient poser problème. Quant aux autres, ils attendent que les journées se passent (puisque tout va bien pour eux). D’où, le constat d’une baisse de niveau général et surtout, le choix que font les parents des bons élèves (quel que soit le milieu social d’ailleurs), de les inscrire dans le privé, là où les profs se retrouvent confrontés à un public moins hétérogène / ou de faire appel aux cours particuliers (car les bons élèves, au bout d’un moment, finissent aussi par décrocher à faire de s’imaginer qu’aucun effort n’est nécessaire pour apprendre).

  6. Chris dit:

    « Qu’ils s’occupent le soir de leurs propres enfants est bien normal ! Mais je m’inquiète d’un système scolaire où ces “cours du soir” supplémentaires sont devenus indispensables. Beaucoup de familles ne peuvent pas, les plus démunis sont exclus. N’est-ce pas un système en échec ? »

    Euh… Sans vouloir faire dans l’ironie facile, l’ironie que je déteste utiliser, cette question a au moins 30 ans d’âge…

    Les réponses sont toujours les mêmes.

    Et l’inaction absolument récurrente!

    Amitiés

    Chris

  7. CD dit:

    Bonjour, et félicitation ! Si vous avez l’intention de commenter l’info du jour sur les projets d’économie à l’EN et les modalités pratiques proposées par le ministère aux recteurs, vous allez pouvoir vous-même vous économiser en réutilisant le titre de cette note !
    L’autre avantage de cette nouvelle, c’est que cela vous donnera à nouveau du pain sur la planche si vous en manquiez, ainsi qu’aux enseignants et aux parents d’élèves (parents d’élèves dont je fais partie) s’ils doutaient de la nécessité de leur mobilisation…
    Bonne continuation, et merci pour vos notes que je lis régulièrement
    CD

  8. DOUILLON dit:

    Clin d’oeil satirique sur l’éducation nationale suite à un article dans le Parisien, Aujourd’hui en France sur le BLOG de JEAN PATRICK DOUILLON HUMORISTE !
    http://douillon.canalblog.com/
    Bon sourire et merci pour ce Blog !
    JEAN PATRICK

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