L’éventuelle réforme des rythmes scolaires, annoncée lors des Etats généraux de la sécurité à l’école, ayant été renvoyés aux calendes grecques sur l’agenda ministériel avec la nomination d’un comité ad hoc, cette question : pourquoi ne pas ouvrir une réflexion sur les rythmes à l’université ? Me revient le souvenir de ce passionnant article de Stéphane Beaud sur le rapport au temps des étudiants venus des “cités”. D’où il ressortait notamment qu’une part significative de leurs difficultés venait d’un rapport au temps moins évident que celui des étudiants issus de milieux favorisés.
Je vous en livre deux extraits, l’intégralité étant accessible ici (les passages soulignés en gras l’ont été par moi).
“Lorsqu’ils reviennent avec moi, dans le cadre d’entretiens individuels (enregistrés), sur l’année universitaire écoulée, ils ne cessent de comparer la « fac » avec le lycée toujours évoqué avec regret. Car ce qui est d’abord éprouvé en quittant le lycée, c’est la perte d’un ordre temporel, d’un temps institutionnalisé, notamment d’un horizon temporel propice sinon à organiser leur temps de travail personnel (faible en dehors du lycée) du moins à structurer leur emploi du temps journalier et hebdomadaire. Au lycée, les semaines étaient « remplies », les différentes scansions temporelles de l’ordre scolaire (le jour, la semaine, le trimestre) leur fournissaient des points de repère fiables, le contrôle régulier des connaissances et le déroulement du programme balisaient leur emploi du temps, leur permettant d’inscrire leur travail scolaire dans un temps prévisible et planifiable.
Évoquer le temps plein et dense du lycée, c’est dans le même mouvement l’opposer au temps vide de la faculté, temps si étiré qu’il en devient presque abstrait. Cette opposition terme à terme de ces deux temps vécus, de ces deux types d’expériences sociales, ne se comprend pas indépendamment du rapport aux études, et plus exactement de la manière dont le temps contribue à construire la « structure de la personnalité sociale » (Elias 1996). Le temps vécu au lycée leur apparaît rétrospectivement comme un temps plein parce que, d’une part, ils avaient le sentiment d’avoir gravi socialement un échelon social (en ayant échappé au lycée professionnel) et que, d’autre part, ils avaient collectivement la possibilité de faire fonctionner une sorte de « contre-culture ». A l’université, ils ne peuvent plus se servir des qualités sociales acquises dans le quartier qu’ils avaient pu auparavant transférer dans l’espace scolaire, au lycée : sens de l’improvisation à l’oral, esprit de répartie, art d’amadouer ou de négocier avec certains enseignants. Ils ne peuvent pas nouer des alliances avec les chargés de TD comme ils le faisaient avec des « profs sympas » du lycée qui entraient dans leur jeu, récompensant leur participation en cours ou valorisant divers aspects de leur personnalité extravertie. A l’université, régie par des règles davantage impersonnelles, se trouvent ainsi disqualifiés les savoirs pratiques et le savoir-être spécifique de ces étudiants de « cité » qui, dans un stade antérieur de leur scolarité, leur ont permis de « passer » (même « juste ») chaque année, leur conférant aussi une certaine forme d’estime d’eux-mêmes.”
Et : “La discipline scolaire est d’abord une discipline temporelle et, si l’on considère que le « travail pédagogique a pour fonction de substituer au corps sauvage [...] un corps “habitué”, c’est-à-dire temporellement structuré » (Bourdieu 1972), force est de constater que l’entrée à l’université, prise ici comme une sorte d’expérience de laboratoire social, révèle l’inadaptation des structures temporelles de ces étudiants et l’échec des mécanismes traditionnels de socialisation scolaire, ceux-là même qui assuraient la conversion à la culture légitime pour les enfants d’origine populaire, ceux que Hoggart désigne par le terme de « boursiers » (Hoggart 1970 et 1991). Il leur manque ainsi une capacité d’autocontrainte au travail scolaire et une croyance en leur avenir scolaire et professionnel qui, toutes deux, se construisent dans la longue durée, à l’occasion des nombreux rites de confirmation et de consécration qui jalonnent la carrière scolaire.”
Le papier date de 1997. Stéphane Beaud écrirait-il la même chose ? On va le lui demander.








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L’étirement du temps universitaire contribue à une certaine dépression des étudiants, surtout en début et fin de cycle (avant la confrontation au monde du “vrai”travail, difficile à trouver par opposition aux “petits boulots”)
Cet étirement du temps est aussi perceptible dans les réunions enseignantes, une réunion renvoyant à une autre réunion… Travaillant à l’université et dans le privé, je sens le contraste de manière flagrante. (Et ceci sans défendre l’efficacité à tout prix du privé, qui ne laisse que peu de temps à la réflexion)
Les étudiants pâtissent en effet d’un temps universitaire volontairement flou. Les enseignants aussi ! L’obligation de publication d’un emploi du temps annuel, ou ne serait ce que trimestriel, n’est pas respectée par certains directeurs de départements ( notamment en IUT ou l’autonomie financière permet beaucoup et depuis longtemps), sciemment afin de donner la priorité à des vacataires- amis rémunérés sur les deniers publics ou afin de s’octroyer à eux même des heures sup sur le dos de prag qui représentent une forte enveloppe d’heureS donc une forte enveloppe budgétaire…
Les emplois du temps deviennent alors hebdomadaires… ce qui perturbe le rythme d’étudiants qui, précisément, auraient besoin d’aide dans la structuration temporelle, ceux que Hoggart désigne par le terme de « boursiers » (Hoggart 1970 et 1991). L’intérêt personnel des mandarins prime alors sur celui des étudiants, qui s’empressent en effet de quitter l’université s’ils le peuvent.
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