Où en est le journalisme éducation ?

J’ai évidemment regardé d’un œil attentif la Ligne jaune animée par Guy Birenbaum qu’arretsurimages.net a consacré à la façon dont travaillent les journalistes spécialisés dans les questions d’éducation. Je partage plusieurs réflexions émises par les trois invités, Natacha Polony (Le Figaro et Eloge de la transmission), Pascal Bouchard (ToutEduc, ex AEF) et Luc Cédelle (Le Monde et Interro écrite).

A la question « Comment on fait pour traiter un sujet idéologiquement piégé ? », j’ai aimé la réponse de Luc : « Pour commencer, on débarque ». Il est évident qu’on ne traite pas l’actualité de l’éducation de la même façon au bout de trois mois et au bout de 20 ans (c’est que je me fais vieux…). Juste pour alimenter le débat, j’ajoute qu’un des biais dont je sais avoir été victime n’a pas été abordé : quand vous voulez rédiger un article ou réaliser une émission, vous avez besoin d’interlocuteurs qui acceptent de vous parler. Or l’Education nationale n’est pas spécialement ouverte (parfois à raison…). Bien sûr, même débutant, vous savez que la parole estampillée par un syndicat, une association, un recteur ou le ministère est « orientée ». Il faut plus de temps pour comprendre que les personnels qui vous ouvrent spontanément les portes de leurs classes ou de leurs établissements ne sont pas représentatifs de l’ensemble. Parce qu’ils vous ouvrent leurs portes et, ce faisant, prennent un risque. C’est spécialement vrai, me semble-t-il, des chefs d’établissements. Si bien que l’on a vite fait, en début de carrière, de juger collectivement ce corps comme spécialement accessible, soucieux de l’avenir des élèves, attentif aux parents… Puis l’on comprend que le simple fait, pour un chef d’établissement, d’accueillir des journalistes est un acte rare, celui de personnels suffisamment sûrs de leur fait pour ne pas craindre de vous laisser traîner en salle des professeurs ou discuter avec le CPE. Plus tard encore, on comprend qu’un proviseur qui ouvre ses portes n’est pas forcément un “bon” proviseur, et qu’un proviseur qui les ferme n’est pas forcément “mauvais”. C’est également vrai des enseignants, des inspecteurs, etc. Il m’a ainsi fallu du temps pour « sentir » ce qui allait donner, en novembre 2004, un des papiers qui me valut le plus de mails de remerciements ; sous le titre La grogne des profs monte contre les « petits chefs » il éclairait en quelque sorte le versant “sombre” de la réalité qui m’avait été donnée à voir. Au passage, je doute que la situation se soit améliorée depuis…

A la question : « Tous les journalistes éducation sont-ils engagés ?», j’ai aimé les réponses de mes trois confrères. Même si c’est avec des nuances importantes, aucun ne plaide pour une mythique « objectivité ». Quand j’enseignais le journalisme, je suggérais aux étudiants qu’arriver à la neutralité était déjà une belle réussite, d’autant qu’on pouvait traduire cet objectif en termes très pratiques, échappant aux critères moraux du « bon » et du « mauvais » ou aux jugements de valeurs de « l’intelligent » et du « bête » (par exemple croiser les sources, être attentif dans le report des citations, « donner la parole à la défense », connaître son droit de la presse en général et le chapitre sur la « bonne foi » en particulier, etc.). Deux remarques néanmoins. Quand Pascal Bouchard entre dans le métier, dans les années 80 (désolé, Pascal…), les thèses d’un Meirieu sont hors champ médiatique. Il va les porter, les défendre, pas aveuglément, mais avec le sentiment de faire ce qui constitue une partie de notre métier : donner la parole à ceux qui ne l’ont pas et qu’étouffe le « politiquement correct » médiatique. Natacha Polony décrit le même phénomène, trente ans plus tard, quand elle affirme qu’une association comme Sauver les lettres « n’existait pas médiatiquement en 2002 » et qu’elle lui a donné une visibilité. C’est en partie abusif - il suffit de consulter les archives du site de SLL pour constater que les médias citent cette mouvance plus tôt – mais, de fait, elle a contribué à leur donner une audience qui n’était pas la leur auparavant.

A propos du « pédagogisme », mot dont je dois constater que Natacha – avec d’autres – a réussi à l’installer dans le vocabulaire, tout en concédant qu’il est hasardeux d’en trouver une définition communément partagée, j’ai comme toujours aimé les rappels historiques de Pascal. Sur le fait que « la première attaque contre la pédagogie » était venue des Sciences de l’éducation (en l’occurrence par un livre de Snyders). Sur l’atmosphère « guerrière » qui régnait lors de la soutenance de thèse de Jacques Billard ou sur le « discours de Spa » de Jacques Muglioni. (évoqués dans cet article au titre comme Pascal les aime :  “Les républicains ont raison contre les pédagogues, mais le savent-ils ?”). Milner, Maschino et consorts ne venaient pas du nulle part dans les années 80. Brighelli et les autres non plus quinze ans plus tard. Ce continuum suffit à relativiser l’idée selon laquelle « l’anti-pédagogisme » serait né avec le millénaire – Pascal a rappelé que Milner, Nemo ou Maschino vendaient des centaines de milliers de livres à eux trois voici 25 ans et bénéficiaient d’une formidable exposition médiatique. Tant que j’y suis, petit « Tribute to » Pascal qui m’apprit à écouter tout le monde ; c’était au milieu des années 90, quand j’étais rédacteur en chef d’un magazine qui fit long feu (Profs), dans lequel Pascal avait écrit un bel article décrivant les cauchemars croisés des « républicains » et des « pédagogues » (c’était avant internet et je ne peux vous le donner à lire ; Pascal, si tu le retrouves…).

Sur les clivages politiques, je suis reconnaissant à Natacha Polony d’avoir tenté de glisser qu’en matière d’éducation, « le clivage gauche-droite, ça marche très mal», sujet qui mériterait d’être approfondi : même si quelques marqueurs persistent, le brouillage des repères classiques explique pour une bonne part, je pense, la difficulté à réformer.

Sur la violence du débat en matière d’éducation, Luc a souligné que « derrière un discours de violence il y a toujours une souffrance », ou un désarroi, ou une désillusion, ou une angoisse, ou le sentiment d’être désarmé. Cela ma rappelé des souvenirs. J’ai tissé des monceaux d’échanges fructueux avec des enseignants, des personnels d’éducation, des parents, en faisant abstraction de la violence du premier rapport (ça ne marche pas à tous les coups, mais quand ça marche, on accède à des témoignages rares et passionnants).

Enfin je me suis demandé ce que j’aurais dit de plus si j’avais été sur le plateau, comme on me l’avait proposé, sans que je puisse me libérer ce jour-là. Probablement pas grand-chose. Si ce n’est qu’internet a changé la donne – quand j’ai ouvert mon premier blog, fin 2004, c’était explicitement pour rendre lisibles et visibles la richesse et la variété des points de vue et analyses dont j’étais bombardé (le premier post s’intitulait : Ecrire l’histoire ensemble). Cette évolution a ses effets pervers (prime à ceux qui ont le plus de temps à… passer sur la toile), mais trop de transparence vaut mieux que l’inverse. Que, même si j’assume mes partis pris, je ne revendique pas comme Natacha le primat de ce que « je pense » pour évaluer la qualité d’une parole et tenter d’approcher la vérité – ce mot qui se dit « pravda » en russe (par exemple sur la maternelle, il me semble que bien d’autres enseignants que ceux que cite Natacha tiennent un discours qui mérite d’être entendu). Que la qualité du débat entre les trois intervenants (et l’animateur) me confirme dans l’idée que le journalisme « expert » (journalisme spécialisé, si vous préférez) constitue une voie possiblement salvatrice dans un univers médiatique qui confie trop souvent le suivi de l’actualité à des généralistes pressés et son commentaire à des éditorialistes non moins généralistes, et souvent aussi pressés.Que Guy Birenbaum et Laure Daussy ont eu bien du courage de s’être coltinés un sujet aussi complexe et, assez vite, abscons (je n’oublierai pas le désarroi de Guy Birenbaum quand Pascal et Natacha se sont lancés dans un affrontement sur Pierre Frackowiak). Mais que si le public avait plus souvent accès à ce genre d’échanges, le débat sur l’éducation en sortirait grandi.

PS du 10 juin : je viens de prolonger cette note dans le post “Je ne suis pas Emmanuel Davidenkoff”.

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Article du on Mercredi, juin 9th, 2010 at 19:21 dans la rubrique Sur le vif. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

7 commentaires “Où en est le journalisme éducation ?”

  1. guy birenbaum dit:

    Eh oui ! C’était plus que du désarroi. J’étais totalement largué. Ce qui est amusant, en revanche, c’est que cette émission est très critiquée par des spectateurs qui attendaient un débat sur l’éducation, alors que le sujet était le journalisme…

  2. Philippe Watrelot dit:

    Moi aussi j’ai regardé cette émission que j’ai trouvé très éclairante et intéressante. Et je l’ai bien vue comme une émission sur le journalisme. Quand je fais en cours des travaux qu’on peut qualifier d’”éducation aux médias”, je m’appuie sur des extraits d’un DVD (auquel j’ai collaboré -publicité gratuite- http://bit.ly/cjcz70). on y trouve une interview de Jacques Fauvet réalisée dans les années 60. Il y explique que “l’information est le produit d’un jugement. Le tri des informations est donc forcément subjectif et l’objectivité n’existe pas en ce bas monde ma bonne dame… Mais il rajoute tout de suite après que c’est la mise en œuvre de certaines règles par le journaliste qui garantit la qualité de l’information due aux citoyens dans une démocratie. La plus importante de ces règles est bien sûr la vérification et le croisement des sources (« établir un événement dans son authenticité », « recouper un événement »). La deuxième garantie, selon l’ancien directeur du Monde, consiste à séparer la présentation de l’information du commentaire.
    Or, trop souvent dans les écrits de Natacha Polony ces règles ne sont pas respectées. La vérification n’est pas toujours au rendez vous et le commentaire partisan est partout (même si je sais qu’on peut parler comme le dit L. Cédelle d’un “journalisme de combat”. Je ne m’acharne pas contre elle, et ma parole est bien modeste, mais je voulais le redire ici.
    Par ailleurs, je rajoute un biais important dans la difficulté du travail des journalistes éducation. En dehors de la virulence voire de la violence du débat “pédago-conservateurs”, il faut aussi prendre en compte le fait que les discours ne correspondent pas forcément aux actes. Les discours des acteurs de l’école et en particulier des enseignants sont des discours très élaborés et qui sont le produit de leur histoire et qui renvoient à la construction de leur identité professionnelle (aujourd’hui on parlerait de “postures”). Alors que la pratique enseignante peut être bien différente du discours car elle est, quant à elle, le produit du quotidien face à des élèves réels. Tel “anti-pédago” qui pérore en salle des profs pourra dans sa classe faire des choses qui ressemble à du soutien, à de l’aide individualisée, de la différenciation,… parce que sinon, son cours ne marche pas tout simplement ! L’inverse est vrai aussi. Voilà une vraie difficulté car, à mon sens, il faut pour rendre compte de la réalité de l’éducation aujourd’hui, aller au delà des discours et rendre compte des actes, des pratiques enseignantes dans les classes et dans les établissements.
    C’est un sacré boulot pour les journalistes et ça demande en effet des journalistes “experts” qui sont capables d’avoir du recul et de l’expérience.
    S

  3. Pascal Bouchard dit:

    Emmanuel, je fouille la mémoire de mon ordinateur pour retrouver cet article.

    Philippe, ta référence à Fauvet pose une autre question: les journalistes n’ont pas accès aux faits, aux événements. Sur un champ de bataille, ils sont comme Fabrice à Waterloo, paumés, et, comme tu le soulignes, et comme Emmanuel le laisse entendre, la réalité d’une classe est tout autant insaisissable. Nous n’avons accès qu’aux discours sur les faits, aux postures. A nous de savoir que ce ne sont que des postures, de ne pas nous laisser abuser, mais aussi de nous en contenter.

    Natacha, je ne vous reproche ni votre véhémence ni vos partis pris, mais, excusez la violence du terme, votre naïveté. Vous ne pouvez pas mettre sur le même plan un pamphlet et un travail scientifique. Vous ne pouvez pas ignorer que “l’anti-pédagogisme” est tout sauf récent, et que, pour rester dans l’histoire contemporaine, rien de neuf n’a été dit depuis Muglioni (ancien doyen de l’inspection générale de philo), et que la principale caractéristique des discours anti-pédago, c’est le ressassement.

  4. Pierre FRACKOWIAK dit:

    Cette émission était très intéressante.
    Je suis bien d’accord avec Jacques Fauvet (vérification des sources) et avec Philippe Wattrelot
    La question posée est très importante car l’opinion publique est gravement sous-informée sur les questions d’éducation. La tendance générale des grands médias est plutôt de conforter les conservatismes et de jouer de la nostalgie que d’informer sur les évolutions et les enjeux. La manipulation de l’opinion publique n’et pas absente du paysage. Je me souviens du décryptage d’une séquence de TF1 avec Poivre d’Arvor à propos de mon conflit avec de Robien sur l’apprentissage de la lecture. La chute subtile de la séquence valorisant Boutonnet était lumineuse.
    Qu’il y ait des journalistes “experts” qui puissent être lus et entendus est donc essentiel pour l’école et pour la société et même pour la démocratie
    Quant à Natacha Polony, elle dit quand même, sous l’oeil malicieux de Cédelle et le regard profond de Bouchard, honnêtement, qu’elle prend parti, qu’elle milite en fait, elle reconnaît que son but n’est pas de vérifier ses sources et de rechercher l’objectivité. Quand sur un quart de page du style “wanted”, elle me qualifie de “héraut du stalinisme pédagogique” dans “l’évènement du jeudi”, sa seule source d’information possible était des militants SLEC du Nord qui n’avaient jamais travaillé avec moi. Cela a bien fait rigoler dasn ma circonscription d’inspecteur. Son ami Brighelli a fait la même chose dans un petit chapitre de son dernier livre
    Un souhait: qu’il y ait encore des débats, plus de débats, plus d’informations sur la réalité des problèmes d’éducation!

  5. Muriel Florin dit:

    Je suis moi aussi journaliste éducation. Ce débat m’intéresse, me touche, et m’interroge.
    Je crois qu’on ne rappelle jamais assez l’importance de “croiser les sources” et de “donner la parole à la défense”. C’est vrai dans l’exercice du journalisme et plus largement dans la vie si on veut éviter la manipulation, de bonne ou mauvaise foi, pour des bonnes ou des mauvaises causes.
    Je rejoins aussi l’avis d’Emmanuel sur l’impossibilité d’objectivité totale. Je travaille dans un journal régional, dont le lectorat est très varié. Cette fonction m’oblige (pour mon bonheur) à être proche de questions concrètes sur l’éducation, à aller sur le terrain, rencontrer les vrais gens. Ceci éloigne de débats fumeux et favorise évidemment la neutralité. Ceci dit, on fait aussi avec ceux qui nous ouvrent les portes (et parfois on prend ce qu’on trouve dans l’urgence) A ce sujet, j’ai le sentiment que l’institution Education nationale et ses “caporaux” ont tendance à se fermer de plus en plus aux questions de la presse, gênantes ou non. Il est de plus en plus difficile d’aller dans les classes, ce qui nous contraint souvent à prendre le “prof syndiqué, militant”… Et ce qui tord un peu les choses
    En journalisme il y a la règle des W: who, when, where, why? On oublie trop souvent de dire aussi d’où les gens parlent… C’est au bout de quelques temps d’exercice que j’ai compris combien cela était important, notamment en éduc où les clivages obéissent à d’autres règles que le gauche-droite. Quelle contrainte, quel intérêt, quel avantage, quel combat animent la parole des interlocuteurs? Le contrat de lecture, pour moi, c’est aussi indiquer clairement qui sont les interlocuteurs, et d’où ils parlent justement. L’idéal consisterait à toujours croiser les sources toujours donner la parole aux contradicteurs, toujours situer les interlocuteurs… On ne le fait pas toujours. Ce n’est pas par volonté de faire du journalisme de combat, mais plus souvent sous des contraintes de temps, de place… Et aussi, il faut le dire, sous la demande hiérarchique. L’enquête prend du temps et donc de l’argent et les rédactions en chef veulent faire du buzz… Or le buzz s’accorde mal avec la nuance
    Pour le reste, oui… Vive le journalisme spécialisé… mais en voie de disparition malheureusement. Et merci pour ces éclairages.

  6. Philippe Watrelot dit:

    juste une petite réflexion en passant. Qu’un(e) journaliste ait des convictions ne me pose aucun problème, qu’il(elle) ait des certitudes est plus problématique…

  7. Blanc dit:

    Pour vous suivre dans toutes vos chroniques, je sais que vous faîtes partie de cette minuscule marge de journalistes qui s’intéressent vraiment au monde de l’éducation. Je me permets donc de m’adresser à vous. Nous connaissons actuellement de graves difficultés dans notre établissement (toutes les informations sur le site suivant : http://www.clg-ferry.ac-aix-marseille.fr/spip/) et avons du mal à faire couvrir l’évènement par les médias. J’espère que vous prendrez le temps de parcourir le site du collège et de vous faire l’écho du malaise immense des professeurs mais aussi des parents, devant le saccage systématique de l’éducation prioritaire, et de l’éducation nationale en générale.
    Merci pour votre attention,

    Mme Violaine Blanc, documentaliste - Collège Jules Ferry - Marseille 15e

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