Sauver les lettres

Moi je veux bien qu’ « un bon élève va toujours en S, un élève moyen en ES et un médiocre va en STG (sciences et techniques de gestion) et s’il n’y a pas de place en STG, il va en L ». C’est ce qu’a expliqué ce week-end en Sorbonne « un professeur de philosophie de la région parisienne », cité dans cet article du Figaro consacré à la crise de la filière littéraire. La question, c’est : qui le lui met dans la tête ? Qui, dès le collège, explique aux élèves et aux familles qu’hors de S il n’y a point de salut ? Qui, dès le collège, diffuse les réflexes élitistes qui dominent les choix d’orientation, et qui aboutissent à cette désespérante litanie « un bon élève va toujours en S, un élève moyen en ES etc. » ? Qui ? De fait à peu près tout le monde, et notamment nombre d’enseignants – je mets de côté ceux qui réalisent les brochures censées porter le discours officiel de l’égale dignité des filières : ce discours, constant au ministère depuis la création des bacs professionnels, n’a convaincu personne depuis un quart de siècle.

Raison pour laquelle la crise de la filière littéraire ne se traitera, en France, que par la multiplication des places dans les filières d’excellence, pour les littéraires, dans le supérieur. Que, demain, un bac L ouvre les mêmes opportunités d’insertion qu’un bac S, et les effectifs remonteront. Que, demain, on décide de recruter nos élites autant sur leur maîtrise des langues anciennes que sur leur capacité à résoudre des équations, et la demande de latin et de grec explosera.

La vérité de la crise de la filière littéraire est celle d’un calcul coût/avantages désastreux. Alors que tous les préparationnaires scientifiques et commerciaux trouveront une place dans une grande école, les khâgneux sont massivement renvoyés à leurs chères études. Même en ajoutant à Normale Sup un certain nombre d’écoles de commerce accueillant des élèves de classe prépa littéraire, le taux de réussite le meilleur dépasse péniblement 25%, alors qu’il est de plus de 60% dans les prépas leaders pour accéder aux meilleures écoles d’ingénieurs, et de 90% pour leurs homologues de la voie commerciale (des chiffres en veux-tu en voilà dans nos palmarès). Un bon élève, un très bon élève, veut du retour sur investissement scolaire. Celui des filières d’excellence littéraires est insuffisant.

On peut – c’est mon cas – déplorer le caractère élitiste de ces réflexes d’orientation, en souligner notamment les multiples effets pervers (sociaux, culturels, etc.), tenter de les combattre en informant toujours plus les jeunes, les enseignants et les familles sur la formidable diversité qui règne dans notre enseignement supérieur public, privé, consulaire et associatif – nous le faisons tous les jours, à l’Etudiant -, marteler qu’une vie digne, qu’une belle vie, ne passe pas forcément par une prépa ou un grande école. Mais il faut bien admettre que ces réflexes s’ancrent dans une tradition méritocratique que nul s’extirpera de sitôt de l’inconscient collectif.

Alors à tout prendre, autant partir de là, de cette idée que notre système d’orientation tient « par le haut », que les filières d’excellence « aspirent » les candidats de talent, qu’ils invitent les filières de moindre réputation à hisser leur niveau, qu’ils créent du désir, de la motivation, de l’envie… Sans quoi, rongée qui plus est par des programmes de français tue l’amour et réduits à la portion congrue (« En raison de la baisse continuelle du nombre d’heures de cours, le niveau d’un lycéen de terminale littéraire aujourd’hui correspond à celui d’un troisième des années 1970», selon Agnès Joste, de Sauver les lettres, citée dans Le Figaro), sans quoi donc la filière L poursuivra son inexorable déclin.

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Article du on lundi, juin 14th, 2010 at 18:50 dans la rubrique Sur le vif. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

7 commentaires “Sauver les lettres”

  1. Hussard Noir dit:

    Cher Emmanuel,

    En tant que prof de lettres membre de SLL, j’aimerais, en hommage à Jules Ferry, vous renvoyer au site que j’ai constitué pour analyser la décadence de notre modèle scolaire républicain :
    http://sites.google.com/site/ecolerepublicaine/home

    Pour la filière L, il est évident que ce n’est pas la mondialisation techniciste et marchande qui favorisera les humanités : c’est à un Etat, républicain, humaniste, et surtout souverain et fort, de les défendre.

    Bonnes lectures !

    – Un Hussard Noir

  2. Chris dit:

    Vous parlez DU modèle républicain

    N’y en aurait-il qu’un? Et Jules Ferry est-il vraiment la « bonne » référence?

    Chris

  3. Jeff dit:

    Bravo pour cet article, en plein dans mon actualité.
    Ma fille est une bonne élève mais plutôt littéraire que scientifique (enfin, matheuse). Orientée en 2° générale avec latin, par son prof de français, latin grec (elle a fait 1 an de grec en 3ème!) sous prétexte de faire S comme elle puis khâgne, hypokhâgne, elle s’est retrouvée en S avec l’appui du prof de français qui à hier m’a affirmé qu’elle sortait de la filière S avant de faire lettre classiques…
    L’exemple est loin d’être parfait. Il serait réellement temps de changer. Les maths c’est bien mais les lettres c’est aussi bien… Un proviseur d’un lycée réputé m’a affirmé « tous les élèves qui sortent de S et veulent entrer en khâgne, commettent une escroquerie aux deniers de l’État ! »… Rien que çà… Alors il va falloir que cela change.
    Ma fille va finalement se réorienter de S en L où elle pourra& espérer une mention très bien (je croise les doigts) alors qu’en S elle aura seulement bien (et encore)… Pourtant elle a plus de 14 de moyenne générale en cette fin d’année… Comme quoi…
    Merci pour votre article.

  4. CD dit:

    Merci pour votre article. La question : qui met dans la tête des gens qu’il faut faire S, et au pire ES, mais pas L, se pose en effet. Mais se pose aussi celle du pourquoi. Le contenu du programme de L est une partie du problème à mon avis. L’autre partie, à savoir la hiérarchie entre les matières, me paraît liée au fonctionnement de notre monde, gouverné par les financier avant les politiques et dépendant des technologies et de leur développement, sur lesquels il n’est pas vraiment d’agir à court terme…
    La prof de français de mon fils (en 1ere L) faisait remarquer aux parents lors d’une réunion qu’alors qu’en S les élèves ont + de math et de sciences que dans les autres séries, ce qui paraît bien normal, les élèves de L n’ont pas davantage de français, langues puis philo que les autres. Un 1er déséquilibre semble déjà là. Et la réforme du lycée qui est en train d’être mise en place n’y pallie pas, quoi que la revalorisation de L faisait partie des prétextes à la pseudo nécessité de cette réforme.
    De plus, si les élèves de L n’ont pas plus de cours de français et philo que les autres, le niveau attendu au bac dans ces matières est meilleur que dans les autres sections, par conséquent, d’après elle, les profs notent plus durement. Pourquoi les élèves de L réussiraient ils mieux avec pas plus de cours ? Attend-on des élèves de S qu’ils réussissent mieux en math sans cours de math ? Les élèves de L devraient-ils avoir la science infuse en français et philo ? Seraient-elles pour eux des matières « naturelles » ?…
    Il est aussi plus facile d’avoir une mention très bien en S qu’en L : il est possible d’avoir 18 ou 20 en math, physique et chimie. C’est quasiment impossible en français et philo, de part la nature de ces matières pour lesquelles l’exactitude n’existe pas. Par conséquent, un lycée peut s’enorgueillir d’un nombre conséquent de mentions B ou TB au bac S et même ES, mais n’aura pas un tel taux de mentions en L, ce qui donne une image de moindre réussite. Les élèves de L ont moins de mention élevée que les S, c’est dont moins valorisant pour eux.
    Il y a aussi la quasi absence de matières scientifiques en L qui d’une part coupe les élèves de possibilités de passerelle vers des études généralistes, contrairement aux autres séries et qui, sur le principe, pose le problème du statut de ces matières dans la culture générale des L, alors qu’il apparaît à tous nécessaire que les S et ES aient des éléments de culture littéraire conséquents. Il y a là aussi, une inégalité entre les L et les autres.
    Une dernière chose me paraît causer une part de la dévalorisation de L, c’est le nombre d’heure de cours des L par rapport aux autres (24 en 1ere L contre 35 pour les S). Un autre parent m’avait dit un jour que les L n’ont pas beaucoup de travail, ils ne sont pas bosseurs, pas étonnant qu’ils réussissent moins bien. Or, s’ils ont moins d’heures de cours, ça ne les dispense pas de travailler plus par eux-mêmes, un élève de L n’est pas en L par paressse, et être en L ne rend pas paresseux. Mais dans ce contexte, on leur demande une plus grande autonomie et mâturité qu’aux autres ! Pourquoi ? Par quel miracle devraient-ils être plus mûrs et plus responsables, dans leur globalité ?
    Il y a sans doute des tas d’autres raisons à cette dévalorisation qui s’ajoutent les unes aux autres. Il y a aussi des solutions pour certains problèmes, encore faut-il avoir envie de stopper ce phénomène. Je ne comprends pas l’intérêt à ne pas le faire et à vouloir n’avoir à terme que des S et des bac pro et techno. A moins que ce ne soit autre chose ?

  5. sylvain dit:

    @ CD:
    Plus facile d’avoir la mention trés bien en S que en L?
    Ça ne veut rien dire, la réalité c’est qu’une personne qui a la mention très bien en S l’aurait aussi en L, l’inverse est faux!La différence de niveau entre la section S et les autres est phénoménal le problème il est la! Il faut revalorisé les autres sections et augmenter le nombre d’heures dans ces filières qu’il y est une réelle différence de niveau entre le sujet d’histoire d’un S au bac et celui d’un L! aujourd’hui un sujet Bac de S et de L peut être le même en histoire et en français, tandis que en math la différence de niveau est abyssale…

  6. Georges HEILLES dit:

    Bonjour,
    A l’abri de cette gabegie depuis de nombreuses années, mes enfants ont + de 35 ans, je voudrai profiter de ma retraite pour faire découvrir le Français à de jeunes étrangers. Je « surf » sur le Net pour trouver de l’aide.
    Pour l’instant tout ce que je trouve c’est la confirmation d’une constatation: Dans notre pauvre pays chaque corporation vit sur elle-même en autarcie totale et refuse farouchement toute ingérence. Il est hors de question qu’une personne étrangère à la corporation puisse leur apporter une once de connaissance. Ainsi impossible de contacter les politiques, les policiers, les enseignants, les médecins, les garagistes, les pompiers…… à chaque fois j’ai la même réponse qui est le spécialiste? Vous ou Moi?
    Comment voulez vous faire avancer les choses? Empêcher ces lumières de tourner en rond en n’éclairant que leur obstination?

  7. MA dit:

    Mère d’un garçon de 15 ans qui est en première, mariée à un ingénieur et ingénieur moi-même, je me suis réjouie de voir mon fils décider d’une série L, alors que son niveau en matières scientifiques lui permettait sans aucun problème de suivre, et même de briller en S. Un mouton noir, à cinq pattes en plus ? Non. Mais un garçon qui, s’il ne sait pas encore ce qu’il veut faire (histoire ? langues ? littérature ?), sait en tout cas ce qu’il NE VEUT PAS faire : assez entendu parler équations à la maison, sans doute.

    Dans son cas, à quoi servirait de lui imposer 60% de matières scientifiques (40% de matières littéraires) dont il n’a que faire, là où la série L lui permet de consacrer davantage de temps (80%) à des disciplines qui l’intéressent (langues, latin inclus bien-sûr !). Je constate tous les jours dans le cadre de mon travail dans une entreprise de haute technologie que les ingénieurs sont, pour la plupart, totalement incultes dès que l’on sort de leur petit domaine de spécialité. Belle ouverture d’esprit ! Et la mondialisation, la recherche de la rentabilité, la façon de juger l’autre en fonction de l’épaisseur de son porte-monnaie ne vont pas arranger les choses.

    Pour avoir fait moi-même un bac C (l’ancienne dénomination de S) et une école d’ingénieurs après prépa, je peux dire, en voyant les études de mon fils, qu’il est tout à fait exact que la série L demande bien davantage de maturité. Appliquer quelques théorèmes, apprendre quelques formules, voilà à quoi se limite le travail du matheux. Je parle d’expérience. Certes, encore faut-il savoir appliquer à bon escient, mais le 18 ou le 20 en matières scientifiques est « possible », et tout à fait « réalisable » (d’accord avec CD). Beaucoup moins évident – car tellement plus sujet à objections – le 18 ou au-delà en philo…

    Seulement voilà. Pour redonner à la filière littéraire le prestige qu’elle mérite (qu’elle a eu, et qu’elle a encore dans certains pays voisins), il faut être conscient qu’il faut recruter des élèves qui savent s’exprimer, lire et écrire le Français correctement, et aiment se cultiver par eux-mêmes (d’où le temps « libre » qu’il leur est laissé pour lire, visiter des expositions, aller à des conférences,… et pas pour « se tirer les bretelles »). Où les trouver ? Regardons les choses en face : le niveau de langue est lamentable, l’orthographe laissée aux oubliettes. Quant au niveau général, il suffit d’allumer son téléviseur pour en voir l’illustration. Je ne parle pas de ceux qui expliquent doctement que hors S, point de salut (parce que les S sont soi-disant omnipotents, omniscients et peuvent pulvériser le L sur son propre terrain), mais qui écrivent fièrement « il faut revalorisé », et « la différence est phénoménal », celui-là se reconnaîtra peut-être et est invité à balayer devant sa porte…

    Le problème est là : pour rendre aux « Humanités » la place qui leur est due, il faut fabriquer autre chose que des générations d’analphabètes incultes. Quand on voit comment certains, au plus haut niveau de l’Etat, maltraitent notre langue et qu’au journal de vingt heures, il y a eu un âne (pardon les ânes, animaux sympathiques !) pour écrire « chef des mineurs » là où il fallait comprendre « chef démineur » et que personne n’a rectifié dans l’équipe de rédaction, on a tout compris. Que dire quand on entend des bambins raconter, la mine réjouie, qu’ils apprennent le Chinois en primaire et que « c’est très facile » ? On se demande alors pourquoi ils ont autant de mal, plus tard, à s’exprimer dans la langue de Molière. Du reste, que veut dire « apprendre une langue » ? L’exemple vient d’en haut : même avec sa casquette de ministre des Affaires Etrangères, MAM n’était pas capable de sortir deux mots d’Anglais corrects d’affilée !

    Après tout, à niveler par le bas, le pays a ce qu’il mérite. Vain débat, personne ne convaincra personne. Néanmoins, il faut cesser de vouer les L aux gémonies (et je connais bien des S qui vont se précipiter sur leur dictionnaire pour chercher ce que cela veut dire !) : la France, que tout un chacun se plaît à vouloir être « un grand pays », ne doit pourtant plus guère sa grandeur qu’à sa littérature, il faut en être conscient !

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