Retraites et mobilisation des jeunes : qui est « irresponsable » ?

« Irresponsable ». A n’en pas douter, c’est un des mots-clés des « éléments de langage » que les ministres sont censés marteler en réponse au début de mobilisation des jeunes dans le mouvement contre la réforme des retraites. Lancé par Raymond Soubie – autant dire par Nicolas Sarkozy -, le mot a été repris en chœur par Luc Chatel ou Eric Woerth

Qui est « irresponsable » ? Les mouvements soupçonnés, probablement avec quelque fondement, d’attiser la colère des lycéens et des étudiants. S’il n’y a pas de large mobilisation sans raisons (sociales, économiques, politiques…), il n’y a pas non plus de large mobilisation sans impulsion syndicale et/ou politique – la jeunesse ne déroge pas à cette règle. Dont acte.

Le paradoxe de la situation, c’est que les gouvernements successifs sont les premiers à déplorer la faible représentativité de ces mêmes mouvements lorsqu’il s’agit de trouver des interlocuteurs pour négocier une sortie de crise. Le syndicalisme étudiant demeure marginal, avec des taux de participation aux élections oscillant entre 5% et 10% dans le meilleur des cas. Quant au syndicalisme lycéen, il souffre de l’extrême atomisation des établissements, et court sans cesse le risque de la coupure entre ses élus nationaux et le « peuple lycéen ».

Veut-on réellement de mouvements « responsables » et d’une jeunesse qui le serait également ? Alors il faut donner une réalité quotidienne à la démocratie lycéenne et étudiante, permettre aux jeunes de peser sur des choix qui impactent leur vie quotidienne, lâcher une parcelle de pouvoir.

Ce pouvoir, les lycéens ne le demandent pas sur le terrain des programmes. Toutes les consultations lycéennes, de la « Morin-Meirieu » de 1998 à la « Descoings » de 2009, le confirment : ils font confiance aux enseignants pour décider de ce qu’ils sont censés apprendre. Les étudiants sont sur la même ligne. Ils réclament en revanche une possibilité d’expression sur leur vie quotidienne, sur les conditions d’un « vivre ensemble » pris entre les rigueurs des règlements intérieurs et le prêchi-prêcha du citoyen idéal tel qu’on le trouve dans certains manuels d’ECJS (Education civique, juridique et sociale).

Cette liberté-là, régulièrement promise et jamais réellement accordée, manque cruellement, et les gouvernements successifs en paient le prix à chaque fois qu’une partie de la jeunesse descend dans la rue. Cela continuera tant que les lycées et, dans une moindre mesure, les universités ne s’organiseront pas pour être de véritables lieux d’apprentissage de la démocratie.

En accusant « d’irresponsabilité » ceux qui tentent de mobiliser les jeunes, le gouvernement induit en outre que la question des retraites serait une affaire « d’adultes », voire de « vieux ». Alors même que plusieurs ministres s’échinent à convaincre que la réforme est faite « pour les jeunes », Nadine Morano a exprimé le non-dit, en s’interrogeant en ces termes : « Comment peut-on dire que des lycéens [sont] concernés par cette réforme des retraites qui a une échéance en 2018 ».

Or la question de l’emploi (indissociable de celle des retraites) est la seule qui, depuis quinze ans, mobilise massivement les jeunes. Du Smic Jeunes au CPE, les grands mouvements de jeunesse ont porté sur les conditions d’entrée dans la vie active, tandis que les mobilisations étudiantes ou lycéennes sur les questions de formation demeuraient nettement plus modestes (quand bien même elles ont montré leur efficacité, cf Nicolas Sarkozy retirant la première mouture d’une réforme du lycée ayant mis quelques dizaines de milliers de jeunes dans la rue, à l’instar d’un Jacques Chirac enterrant l’accroissement de l’autonomie des universités face à quelques milliers d’étudiants).

Les jeunes ne sont pas fous : ils savent que leurs conditions d’entrée dans la vie active risquent d’être ardues et précaires. Les mouvements de jeunesse ne sont pas fous : privés de marges d’influence au quotidien, ils se rattrapent quand l’actualité sociale ou politique leur en offre la possibilité. Si « irresponsabilité » il y a, elle est donc à tout le moins partagée avec les gouvernements qui, de droite comme de gauche, n’ont jamais su instaurer les réelles conditions d’une démocratie lycéenne et étudiante, ni impulser les politiques de jeunesse pourtant promises, main sur le cœur, après chaque grand mouvement.

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Article du on mardi, octobre 12th, 2010 at 11:09 dans la rubrique 61. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

16 commentaires “Retraites et mobilisation des jeunes : qui est « irresponsable » ?”

  1. claudelelievre dit:

    En écho (lointain ), cet extrait du Plan Langevin-Wallon: « Chaque citoyen, en régime démocratique, est placé dans la vie civique et professionnelle en face de la double responsabilité du dirigeant et de l’exécutant. Il sera donc nécessaire que les activités scolaires s’organisent de telle sorte que tous aient alternativement des responsabilités de direction et d’exécution développant conjointement l’initiative, la décision, l’intégration volontaire à une activité réglée et collective. Il importe en effet d’éviter de cultiver en certains l’absolutisme du chef prédestiné et en d’autres l’habitude paresseuse d’une aveugle soumission ». N’aurait-on pas finalement ce que l’on mérite en plein pouvoir  »bonapartiste »?

  2. Manuel dit:

    Cher Emmanuel,

    je te trouve défaitiste quant aux taux de participation des étudiants aux élections : les dernières tendances font plutôt état de 15-20 % dans le meilleur des cas 🙂 . Ce qui est très peu convenons-en mais ce qui constitue une sorte de seuil indépassable. Entre les conditions d’exécution de leur mandat, ce mode de gestion très particulier des universités et la faiblesse relative des organisations de jeunesse dans le pays, les élus étudiants n’ont pas la tache facile.

    Par ailleurs pour en revenir au sujet principal de l’article, le gouvernement serait mal placé, après avoir tant travaillé à faire de l’emploi et de l’insertion une préoccupation majeures des universités, vouloir que les étudiants ne se préoccupent pas du problème des retraites. On ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre.

  3. David dit:

    Il y a malheureusement une tendance de la droite à traiter par le mépris les mobilisations lycéennes et étudiantes. Jusqu’à ce qu’on se rende compte que ces mouvements avaient raison dès le début – comme sur le CPE.

  4. Waglioni dit:

    Vous pourriez faire un effort pour relever un peu le niveau de votre style. Une phrase comme :

    Si « irresponsabilité » il y a, elle est donc à tout le moins partagée …

    ne plaide pas en faveur de la reconnaissance que vous devriez avoir pour ceux de vos aînés qui ont fait quelque sacrifice pour vous assurer une éducation.

  5. Lebout Yann dit:

    Vous voulez les dire les efforts de nos ainés pour nous laisser un monde pollué, inégal, injuste? Les efforts de nos ainés à systématiquement brimer le progrès social pour conserver leur pouvoir et leur opulence?

    Je ne dois rien à mes ainés

  6. Pascal Bouchard dit:

    La phrase « Si ‘irresponsabilité’ il y a… » est parfaitement correcte. Le niveau baisse… celui des donneurs de leçons, à tout le moins.
    Pascal Bouchard, journaliste, agrégé de lettres, docteur es lettres, écrivain.

  7. edavidenkoff dit:

    Merci Pascal !
    Tu aurais pu ajouter « auteur d’ouvrages sur la grammaire ».
    Emmanuel Davidenkoff,journaliste, licencié es lettres

  8. cougny dit:

    C’est au syndicaliste que j’écris ….

    MJC

  9. cougny dit:
  10. fred dit:

    Je trouve personnellement horripilant que l’on infantilise à ce point des jeunes de 16 ans, ils sont bien assez grands pour assumer leur position sans qu’on les instrumentalise.

  11. rico dit:

    Qui sont les irresponsables ce sont:
    -les gouvernements successifs qui n’ont cessé d’accumuler les deficits
    -ce sont toutes les personnes qui abusent du systeme à la française
    -ce sont toutes ces entreprises qui en delocalisant ont crée une situation de perte de pouvoir d’achat et de desindustrialisation, et dont les proccupations ne sont pas le bien être social.

    Les jeunes sont ceux qui devront payer les retraites, mais c’est aussi une opinion facilement manipulable dans des conflits droite/gauche qui ne ressemblent plus à rien mais qui donnent la mesure de ce que ce pays est en train de devenir. Ce qu’il faudrait c’est plutot parler emploi et perspectives d’avenir, plutot que comment gerer la fin de vie de la generation 68.
    Une société meurt quand elle ne prends plus la mesure de ce que veut dire preparer l’avenir.

  12. Waglioni dit:

    Je ne vais pas argumenter si vous faites à ce point preuve d’aveuglement : confondre grammaire et style ! Je ne porte aucun jugement sur le fond, mais suis très triste de voir le niveau du style, et de savoir que cela nuit à la compréhension. Je ne faisais que passer par votre site et suis resté perplexe devant une prose que l’on ne peut que qualifier de bouillie pour chat, et de constater que personne ne vous en faisait la remarque (baisse de niveau, aussi, des commentaires ?). On ne peut que vous conseiller de lire quelques classiques, et autres bons auteurs.

  13. Daniel MOINIER dit:

    2ème prochain site : livres-daniel-moinier.com

    Bonjour,

    15 années d’études socio-politico-économiques nationales et internationales ont débouché sur 3 livres et un 4ème qui sort prochainement :
    « Le meilleur parcours pour ne jamais être au chômage »

    Contrairement à ce que vous pensez, pour avoir du travail pour les jeunes et les seniors de + de 50 ans, sans chômage, ni dette d’état; il faudra travailler + .
    + de travail = + de Social financé
    Travailler + pour dépenser mieux
    Pour gagner 20% de PIB en +, il faudrait 20% d’activité en + , soit :
    40h/Semaine
    66 ans de départ en retraite
    1 année de + = 65 Mds dans l’économie
    40 heures/Semaine c’est rien que pour les salariés base 35h hors H/Sup en + par année :
    60 Mds de salaires
    35 Mds de charges (Sécu-Retraites…)
    6 Mds d’impôts
    11 Mds de TVA
    + il y a de seniors au travail + il y a de travail pour les jeunes. (contrairement à ce qui se dit couramment)

    Cela fait réfléchir
    L’idéal, Durée du travail proportionnelle à la Durée de vie.
    Alors il y a de l’espoir, vous n’avez pas connu la France sans chômage, moi si et même sans ANPE.
    J’ai commencé à 52 h/Semaine
    Nous avons perdu depuis la guerre 15 années d’activité et 15h par semaine.
    Pour 1 retraité qui part, il faudrait 4 jeunes pour ne pas y perdre financièrement.
    1 salarié au Smic qui passe de 35 à 40 heures gagne 180€ de plus par mois.
    Des chiffres je peux vous en donner encore d’autres quand vous le souhaiterez et même vous faire une conférence.
    Une question, je pensais que l’école était obligatoire jusqu’à 16 ans et qu’il fallait une autorisation des parents et du proviseur pour ne pas être présent en cours ?
    Un Papy de presque 69 ans qui travaille encore (Recruteur) de 3 enfants et 7 petits enfants.
    Bon courage à tous
    04.72.72.05.50

  14. verone dit:

    « La jeunesse n’est qu’un mot » disait celui dont il n’est plus de bon ton de citer. Je voudrais bien qu’un journaliste regarde la sociologie de la jeunesse qui manifeste « massivement » pour l’emploi et ses « satellites »…
    Peut-être serait-elle plus « audible », crédible cette dite jeunesse si on la voyait se bouger aussi par exemple pour les relations filles-garçons en banlieue, à l’Ecole, au travail, sur les discriminations de tout genre à l’embauche, sur la place que lui réserve les politiques et les institutions…
    On a quand même l’impression que les adultes sortent la marionnette « jeunesse » du placard quand ça les arrange non ?
    Mais je n’ai fait ni Lettres, ni Histoire, ni je ne sais quelle discipline plus noble que l’autre… alors…

  15. Axel de Saint Mauxe dit:

    Les voilà à nouveau dans la rue les soumis, les assistés ! Même la fédération anarchiste, que l’on avait connue plus libertaire va réclamer dans la rue sa becquée aux marchés financiers.

    Alors que la jeunesse du monde émergeant, Chine, Inde, Brésil, use de son énergie pour inventer, créer, s’enrichir, notre jeunesse européenne se bat pour sa pauvre retraite de petit bourgeois décadent. « J’ai 16 ans et je veux une retraite » nous dit un affiche de l’UMP !

    Le monde est en ébullition, on invente, on découvre, même les émirats les plus arriérés s’y mettent, même l’Iran… mais le jeune français, lui, pense à sa retraite… quelle tristesse.

    Ils hurlent contre les marchés financiers ? ils devraient se prosterner devant ces chinois, ces russes, ces saoudiens… pitoyable France, c’est aux marchés financiers que vous la devez votre sacro-sainte protection sociale…

    Il faut dire que les politicards menteurs,avec l’assentiment des citoyens ignares, ont confié aux travers de traités honteux (Maastricht, Amsterdam, Lisbonne) la gestion du pays aux lobbies ploutocratiques qui tiennent les manettes de la commission européenne…

    C’est bien cette tumeur, cette bruxellite, qui nous vide de notre sève, qui nous tue à petit feu, sans qu’on bouge, trop cons que nous sommes.

    Alors descendez dans la rue petits sans-culottes loosers, gueulez, agitez vos drapeaux rouges, vous avez déjà tout perdu…

  16. Valentini dit:

    NOS-ENFANTS PATRIOTES ET NOUS: les pôv’ communistes!

    Sur la scène médiatique qui informe le monde, en fonction des reptations bondissantes du Marché et selon ses besoins en or et lots de crimes, HYPER-PAPA bouffe la vie à pleines dents, Y A BON MIAM MIAM! Il se vautre dans le luxe. C’est son bon plaisir d’homme vrai. Et les médias, comme l’enfant de choeur à genoux devant le prêtre, BLING BLING, elle est belle son Ève, c’est pour sa pomme! Mais ce n’est pas tout. Bouquet de 14 juillet final, il se présente comme l’incarnation de la vertu. Et c’est vrai qu’il rêve de guillotine, son être suprême, un truc naturel qui fait la différence et parle aux victimes.
    Mais bon sang, natürlich! Ça lui revient tout à coup. En tant qu’acteur-en-chef du spectacle quotidien, un jour Matamore à Kaboul, l’autre, Tartuffe à Rome ou Poujade à Grenoble, il se souvient, oui, de NOS-ENFANTS! Se souvenir du futur, c’est original. Surtout quand on veut jouir, là, tout de suite, sans entraves inacceptables. En effet, seules les entraves explicables sont acceptables. L’escroquerie d’état, par exemple! Une tradition, française, insiste le ministre-ongle, very ongle, du budget. Jouir du travail humain et de toutes les richesses produites de Paris à Tataouine, qui est contre, franchement? On va pas laisse les bons-à-riens en profiter, non? (silence, balancement de tête de chiot sur plage arrière).
    Ce futur-là est un trésor étrange. C’est-à-dire, en langage out-in des plateaux où ça balance, surréaliste. Il échappe au fisc plus qu’à l’histoire: du temps perdu! Tournons la page! C’est donc un futur merveilleux. En forme de gros soleil vert. Comme la liberté au-dessus du barbecue. Tantôt il vient de Pologne, via Bruxelles, réparer la chaudière des héritiers de Landru, sa vie est un roman, faut être bienveillant. Au fond, il croise un tas de gens. Tantôt, faisant escale à Marseille, il vient de Dublin, faire exploser l’usine à gaz des héritiers de Pétain, roman rose, c’est la vie, il a réussi. En créant un parfum pour les poux. Ou encore, pulvérisant le néant qui occupe tant les temps modernes, en tout cas les obsède, il vient du fond des âges, quelque part entre Rome-la-brute, Athènes-sur-hutte et Jérusalem-en-butte. Il vient, la liberté sous la main, le majeur derrière qui montre où trouver du pétrole, c’est pas du bidon, ça remplit le pantalon.
    NOS-ENFANTS sont donc PARTOUT où ca promet d’égorger les ennemis de la France. Les juifs, les nègres, les francs-maçons… Chef! Chef! C’est pas le bon texte! L’état in vollem staat, quel foutoir! Son but cependant est clair: crocheter le vivant, en faire un marché, le mettre à la rue! Et ça marche! Nous y sommes! Alors, restons-y! Sans souci d’âge, de sexe, de couleur de peau ou de cultures. Ça, c’est le problème de tous les DRH du genre humain, pas le nôtre!

    Stop à l’appropriation capitaliste de la vie!

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