Etat d’urgence

Donc des violences, hier, en marge de plusieurs manifestations. Elles coïncident avec l’arrivée en nombre de jeunes dans les cortèges. Elles étaient prévisibles. Depuis 1998, la violence s’invite de manière récurrente dans les mouvements lycéens et étudiants (cf, entre autres, la manif lycéenne du 8 mars 2005, puis le CPE). Ces violences sont même devenues un obstacle majeur à l’appel à de larges manifestations par les organisations lycéennes, qui se savent bien incapables d’en assurer le service d’ordre sans le renfort d’adultes (d’où la multiplication des blocages d’établissements comme forme dominante de mobilisation).
Evidemment, le gouvernement n’ignore rien de ces risques, et sa dénonciation de « l’irresponsabilité » de ceux qui appellent les jeunes à manifester exprime la crainte de débordements violents. Elle est largement partagée par les syndicats comme l’avait admis, entre les lignes, François Chérèque (CFDT) dès le mois de septembre : « Les jeunes ont leur place dans les manifestations (…) De là à appeler les lycéens à manifester, ce serait l’arme du faible ; c’est une responsabilité de leader syndical que je ne veux pas prendre » (tiens, tiens, déjà ce mot : « responsabilité »). Ségolène Royal, pour sa part, a invité les jeunes à « descendre dans la rue mais de façon très pacifique » et s’en est expliquée ce matin : « J’ai dit que s’ils redescendaient dans la rue, il fallait qu’ils le fassent très calmement parce que le pouvoir va exploiter le moindre incident pour décrédibiliser ce mouvement ».
Pour autant, la politologue Anne Muxel (Cevipof) a-t-elle raison d’affirmer que « plutôt que de qualifier les jeunes manifestants d’irresponsables et de manipulés, il serait peut-être plus habile de dire que l’on entend leurs inquiétudes » ? Pas totalement. A moins de lever le non-dit portant sur la définition de la jeunesse, sur les fractures qui la parcourent, sur les rivalités plus ou moins explicites qui la déchirent (cf à ce propos le débat politiquement incorrect inauguré dès 2005 par Luc Bronner, du Monde, sur le « racisme anti-blanc » qu’il avait constaté dans la fameuse manifestation du 8 mars).
Dit autrement : les violences qui ont contribué à faire reculer le gouvernement sur la réforme du bac en 2005 n’étaient pas forcément celles des lycéens les plus concernés par le texte, de même que celles qui ont émaillé les manifestations contre le CPE en 2006 n’émanaient pas forcément des étudiants. Elles venaient pourtant d’une partie de cette « jeunesse » que l’on désigne commodément au singulier pour éviter d’en souligner les singularités. Lesquelles sont le produit de l’impuissance des gouvernements successifs à offrir non tant un avenir digne qu’un avenir tout court à des dizaines, peut-être des centaines, de milliers de jeunes.
C’est ce débat que pourrait, que devrait, faire émerger l’irruption des jeunes sur la scène des manifestation contre la réforme des retraites, et je parle bien ici de tous les jeunes, aussi bien ceux qui expriment leur inquiétude dans les formes « pacifiques » souhaitées par Ségolène Royal que ceux qui recourent à la violence. Ne pas traiter cette question de l’exclusion de toute une frange de la jeunesse, ne pas évoquer le sort de ceux pour qui le problème n’est pas de travailler jusqu’à 62 ou 65 ans mais pour qui le seul accès à un travail semble improbable, comporte un risque délétère : se réveiller, comme en 2005, dans un pays soumis à l’état d’urgence suite à une nouvelle flambée de violence dans certains quartiers – rappelons que la « révolte des banlieues » était survenue quelques mois après le mouvement lycéen de 2005 (et les violences du 8 mars). Faudra-t-il, une fois encore, en arriver là pour que la situation de cette jeunesse fasse l’objet d’une attention politique qui dépasse l’annonce de « plans d’urgence » aussi vite élaborés qu’abandonnés ? Ce serait pour le moins… « irresponsable ».

Article du on Mercredi, octobre 13th, 2010 at 12:51 dans la rubrique 61. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

4 commentaires “Etat d’urgence”

  1. marinot dit:

    Sachez que les jeunes ne lisent pas une seules des niaiseries que nous déversons ici, de droite comme de gauche. S’ils sont dans la rue c’est qu’une sourde inquiétude métaphysique leur pourrit la vie depuis qu’ils sont nés, et va crescendo. Chaque baffe, chaque humiliation que leur parents de salariés prennent en ce moment, et bien c’est eux qui les rendront dussent-t-ils en pâtir durement. Et ils nous diront : Qu’avez-vous fait pour me donner un avenir digne ? Et nous nous serons alors honteux de nous être tus en restant planté devant notre télévision et d’avoir laisser cette pensée unique recouvrir d’un nuage de misère et de violence notre civilisation. Stigmatiser alors telle ou telle population ou religion ne sera même plus d’aucun secours. Il sera trop tard.

  2. Luciole dit:

    Bon, là il faut franchement dédramatiser et prendre du recul.Nous sommes en FRANCE, certes un pays qui a subi la crise (comme plein d’autreS) et un pays qui doit faire des réformes pour combler le trou monstrueux du déficit. Là n’est pas vraiment le sujet mais nous sommes en FRANCE. L’un des pays les mieux développés du monde, où l’espérance de vie est quand même très élevée. Lse jeunes s’inquiètent ? Mais de quoi ? Moi je pense qu’ils voient surtout tous les côtés négatifs et pas les côtés positifs. Peut être qu’ils vont devoir bosser jusqu’à 65 ans, mais ils pourront avoir autant d’enfants qui veulent,ils pourront assurer un minimum d’avenir à ces mêmes enfants, ils pourront avoir des loisirs, des allocations s’ils sont dans le pétrin, la CMU, c’est à dire une converture maladie, même s’ils sont pauvres. Bref les jeunes dans leur vie future auront le droit à tout un tas de privilèges parce que nous avons la chance d’être dans un pays développé. Il faut arrêter de dire n’importe quoi, les jeunes s’inquiètent parce qu’ils le veulent bien mais personnellement je m’estime heureuse d’être né en France où la qualité de vie est quand même très grande ! Les jeunes africains s’inquiètent pour leur avenir… CA C’EST NORMAL. Parce que eux ils sont vraiment dans le pétrin. Mais je trouve honteux, que le jeunes ne s’estiment pas deux secondes heureux de vivre en France. Il y a tellement de jeunes dans le monde qui rêveraient d’être à notre place.
    Il faut apprendre à prendre du recul et arrêter de ne voir que le négatif.Très sincèrement je trouve les jeunes ingrats. S’ils étaient un minimum reconnaissants, ils seraient beaucoup plus heureux.La misère de la jeunesse, pour la plupart, n’est que dans la tête, mais n’est pas réellement concrète. Songez là dessus.

  3. factuel dit:

    Je combinerai les deux précédents commentaires : oui, peu ou aucun « jeune » ne lira nos débats ; oui, il faut prendre du recul. La réalité n’est jamais autre chose qu’une interprétation et on omet souvent d’en revenir aux faits. Depuis des années on médiatise l’idée d’une génération sacrifiée. Il faut rappeler que le taux de chômage élevé et médiatisé des jeunes est celui qui est ramené à la part des 16-25 qui cherchent effectivement un emploi (et non à celle de l’ensemble des 16-25 dont beaucoup sont en poursuite d’études), donc à des jeunes peu ou pas diplômés. Il faut aussi s’interroger sur notre responsabilité d’adultes lorsque nous véhiculons des messages négatifs sur le monde du travail et l’avenir. Pour grandir, l’enfant a besoin d’adultes qui sécurisent et qui vont de l’avant. Ces adultes peuvent être nos gouvernants, mais il en va de notre responsabilités à tous, pour que les plans d’urgence ne soient plus que des compléments ou même disparaissent. Il est temps que nous tous prenions nos responsabilités pour que les discriminations et les difficultés de certains que je ne nie pas disparaissent, sans toujours nous réfugier derrière l’excuse d’un Etat qui ne ferait rien, tandis qu’on revendique par ailleurs de l’autonomie et d’être entendus. « Ce n’est pas parce que les choses sont difficiles que nous ne les faisons pas, c’est parce que nous ne les faisons pas qu’elles sont difficiles » a dit Sénèque

  4. jacqueline dit:

    J’ai 66ans. Je suis professeur d’Université, passionnée d’enseignement. J’aime les jeunes et je m’occupe de les conseiller dans leur orientation depuis 15ans en plus de mon métier de chercheur et d’enseignante. Vendredi, j’ai discuté avec des jeunes qui manifestaient devant un grand lycée de ma ville. Certains répétaient des slognans politiques et remerciaient Ségolène de les avoir appeler à manifester; d’autres avouaient qu’ils faisaient la grève car ils ne voulaient pas travailler. D’autres enfin étaient désolés de ne pas pouvoir rentrer au lycée à cause de quelques excités qui bloquaient l’entrée. Aucun ne pensait qu’il ne fallait pas allonger le temps de travail. Ces témoignages sont ceux d’étudiants non violents, non politisés. Il est irresponsable d’appeler les jeunes à descendre dans la rue surtout pour manifester contre une loi qui est faite pour protéger leur retraite et réduire le déficit abyssal de la France. Ils vont vivre jusqu’à 90ans. Comment imaginer qu’il sera possible de travailler 30ans et d’être inactif pendant 50 à 60ans!!!! Dans tous les pays du monde, l’âge de la retraite est à 65ans et plus. Il faut donner aux jeunes l’espoir d’avoir un travail selon ses capacités et l’amour du travail bien fait, car pour moi il y a de la noblesse à travailler pour s’épanouir et par solidarité, pour assurer le minimum à ceux qui ne peuvent subvenir eux-mêmes à leurs besoins.
    Une enseignante qui laissera bientôt sa place à ses élèves et qui les remercie de lui demander de continuer à travailler à leurs côtés.

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